Oceane

Detlev Glanert

le 19/08/2020

par Pierre Rigaudière

Maria Bengtsson (Oceane), Nikolai Schukoff (Martin von Dircksen), Christoph Pohl (Dr Albert Felgentreu), Nicole Haslett (Kristina), Albert Pesendorfer (le pasteur Baltzer), Doris Soffel (Madame Louise), Stephen Bronk (Georg), Chor und Orchester der Deutschen Oper Berlin, dir. Donald Runnicles (live Berlin, Deutsche Oper, avril-mai 2019).
Oehms Classics OC985. 2 CD. Présentation bilingue (all., angl.), livret en allemand. Distr. Outhere.

Bien que le propos littéraire de Theodor Fontane, dont Hans-Ulrich Treichel – qui avait déjà collaboré avec Detlev Glanert pour son Caligula – s’inspire ici librement à partir du roman Oceane von Parceval, tende vers la critique de la société bourgeoise de l’Allemagne du dix-neuvième siècle, la figure d’Oceane est nimbée d’un mystère qui la rapproche de la Mélisande de Maeterlinck. Rappelant les roussalki slaves autant qu’une Ondine ou une Mélusine, elle est fortement liée à la mer mais ne laisse jamais rien filtrer de son origine. Le compositeur optant pour une caractérisation musicale assez claire des personnages, Oceane est nimbée d’un léger halo microtonal qui traduit l’impossibilité de son intégration à la société des humains, laquelle évolue dans un cadre fortement polarisé et majoritairement tonal. Grâce à la polyvalence d’un soprano aussi à l’aise dans la douceur transparente que dans la concentration énergétique, Maria Bengtsson incarne aussi bien la fluidité de son personnage que son incandescence, notamment lorsqu’elle se livre à une danse débridée qui choque la bonne société par son érotisme.

Archétype de la vigueur saine et virile qui est l’apanage de sa condition sociale, Martin von Dircksen s’éprend violemment d’Oceane, qui ne le laisse néanmoins pas accéder à son univers mental. Nikolai Schukoff aborde tout en finesse ce personnage sûr de lui mais désireux de ne pas froisser la mystérieuse jeune femme, et la souplesse de son phrasé, comme la chaleur radiante de son timbre confèrent à son personnage une humanité portée avec un grand naturel. Le léger défaut d’élocution du ténor aurait même tendance, comme la dissymétrie qui type un visage, à rendre plus authentique encore son rôle. Aux antipodes de cette bienveillance, le pasteur Baltzer se montre moralisateur, intolérant, et même haineux à l’égard d’Oceane, dont il causera finalement le départ. La basse wagnérienne Albert Pesendorfer a la voix de l’emploi et incarne magistralement l’autorité incontestée du personnage au sein de cette microsociété en villégiature.

Cet opéra est fondamentalement une affaire de duos, combinables pour former divers ensembles dont on apprécie la qualité de l’écriture, alors que nombre d’opéras récents font l’impasse sur cet exercice périlleux. Si le duo Oceane/Martin véhicule un pathos que l’on pourra trouver grandiloquent par moments, et c’est l’un des rares griefs, avec le recours à des procédés quelque peu convenus de narration musicale, que l’on puisse faire à l’ouvrage, il est fort judicieusement contrebalancé par un couple naissant, formé d’un docteur plutôt jovial auquel Christoph Pohl donne une énergie communicative, et d’une Kristina particulièrement superficielle qui y va, grâce à l’agile colorature de Nicole Haslett, de ses vocalises aussi acrobatiques qu’intempestives. Évoluant dans un registre plus pince-sans-rire, charpenté par le mezzo de Doris Soffel et le baryton-basse de Stephen Bronk, le duo Madame Louise/Georg est à la fois le catalyseur et l’observateur lucide du drame.

Bien qu’utilisés de façon diffuse, les chœurs, qui figurent de façon indistincte Oceane et les éléments marins, apportent une belle matière qui profite en premier lieu aux textures orchestrales. De ces dernières, Donald Runnicles exalte aussi bien le versant impressionniste que les arêtes acérées, de sorte que la dynamique de l’ensemble ne se paie jamais par une sécheresse excessive.

En dépit d’un bal dont les danses auraient gagné à être davantage stylisées pour échapper à la banalité d’un expédient dramaturgique peu original, en dépit de tutti orchestraux à grand spectacle, cette Oceane tire un parti efficace d’un sujet original.

Pierre Rigaudière