La Traviata

Verdi

le 24/07/2020

par Chantal Cazaux

Ermonela Jaho (Violetta Valéry), Charles Castronovo (Alfredo Germont), Plácido Domingo (Giorgio Germont), Simon Shibambu (le docteur Grenvil), Catherine Carby (Annina), Germán E. Alcántara (le baron Douphol), Aigul Akhmetshina (Flora Bervoix), Thomas Atkins (Gaston de Letorières), Jeremy White (le marquis d’Obigny), Royal Opera Chorus et Orchestre du Royal Opera House, dir. Antonello Manacorda, mise en scène : Richard Eyre (Londres, 23/30.I.2019).
Opus Arte OA1292D. Synopsis et notice (en partie) angl./all./franç. Distr. DistrArt Musique.

Éditer une nouvelle version vidéo de La Traviata vue par Richard Eyre est un vrai défi. Créée en 1994, cette production somptueuse à l’œil et très juste d’esprit marqua d’emblée les mémoires en étant servie par deux immenses artistes qui faisaient, chose étonnante, leurs débuts dans l’ouvrage – rien moins que Georg Solti à la baguette et Angela Gheorghiu dans le rôle-titre –, et immortalisée chez Decca. Quinze ans plus tard, une star justifiait une redite, cette fois chez Opus Arte (déjà) : Renée Fleming, Violetta hélas trop extérieure au personnage mais mieux entourée que la Gheorghiu (notamment par Joseph Calleja). Onze ans ont passé encore, et un nouvel équilibre apparaît avec le trio ici réuni : Ermonela Jaho, belle artiste au sommet de ses moyens ; Charles Castronovo, ténor stylé et subtil (il fut l’Alfredo de Natalie Dessay à Aix-en-Provence en 2011) ; Plácido Domingo, enfin, incarnation vivante de l’« en même temps » – mythe lyrique et tabou social, ex-ténor et néo-baryton, désormais fatigué et toujours scotchant.

Le prélude inquiète : la direction d’Antonello Manacorda manque singulièrement de flottement (les violons) ou d’épanchement lyrique (les violoncelles). La première scène accroît le sentiment : un Gastone engorgé dépare le plateau. Puis Jaho apparaît, et avec elle la conviction que le rôle lui va comme une crinoline, non tant techniquement (« Sempre libera » dévoile les limites de délié d’un soprano avant tout puccinien) mais dramatiquement : silhouette, dignité, panache, expressivité à fleur de peau, Violetta est bien là, et son « Amami, Alfredo » vous saisit de son désespoir vibrant. Côté ténor, « De’ miei bollenti spiriti » apporte de semblables satisfactions : chant épanoui, style châtié, timbre généreux, l’Alfredo de Castronovo séduit, même dans une cabalette où l’orchestre continue pourtant de nous décevoir, poussif et mal équilibré. Giorgio père, enfin, développe le paradoxe Domingo : chaque son menace de se noyer dans un vibrato qui se révolte, l’élocution est dégradée de trop audibles e muets rajoutés entre les consonnes pour soutenir la ligne, le timbre s’aplatit même au point de frôler le laid (un comble pour cet artiste !), la mise en place prend des libertés de jazzman (« Di Provenza il mar », carrément swing, et dont la cabalette est donnée a minima, dans un souffle court), et pourtant s’impose quelque chose de l’ordre de l’incroyable autorité : science de la scène, du mot, du geste et du regard, prestance de père et de lion chenu, ce Germont ne chante certes pas au mieux, mais c’est Germont (« Un dì quando le ceneri », et le « Di Provenza » déjà cité : d’acteur). Et l’on en veut d’autant plus à la direction musicale de gâcher décidément la fête, entre accents de fanfare et tempo endormi dès que la nuance est douce, que ce soit dans la confrontation Violetta/Germont ou dans celle du père et du fils. La fin du II – alors que Castronovo y est magistral et Jaho, poignante – sonne ainsi molle ou lourde, avec des chœurs manquant d’incisivité.

Le prélude du III aggrave encore les choses : violons en défaut d’ensemble sur les attaques et même de justesse (!). L’émotion que l’on voudrait ressentir se craquelle d’emblée, comme elle se craquellera dans « Addio del passato » pourtant joliment investi, la faute à des aigus un rien trop hauts et à un orchestre (et un hautbois) qui oublient d’avancer. Mais « Gran Dio, morir sì giovine » emporte l’enthousiasme, colère froide impérieuse, jusqu’à une fin extatique et bouleversante qui justifie à elle seule que « la » Jaho ait les honneurs d’une captation, comme en leur temps la Gheorghiu et la Fleming.

Conclusion ? Gheorghiu/Solti restent musicalement inégalés, mais le couple Jaho/Castronovo est le plus crédible des trois versions « Eyre ». Avis aux collectionneurs…

Chantal Cazaux