La Walkyrie

Wagner

le 21/07/2020

par Pierre Flinois

James Rutherford (Wotan), Stuart Skelton (Siegmund), Eric Halfvarson (Hunding), Eva Maria Westbroek (Sieglinde), Iréne Theorin (Brünnhilde), Elisabeth Kulman (Fricka), Orchestre symphonique de la Radio bavaroise, dir. Sir Simon Rattle (2019).
BR-Klassik 900177 (4CD). 2h23’. Notices et livret en allemand et anglais. Distr. Outhere.

Deuxième opus d’un nouveau Ring en construction, initié en 2015 avec un bel Or du Rhin, également capté en concert à la Herkulessaal de la Résidence à Munich, cette Walkyrie de 2019 vaut d’abord par le magnifique orchestre de la Radio Bavaroise aux ordres de Simon Rattle, qui a approfondi son Ring entre Aix, Salzbourg, Vienne, et se montre toujours plus tourné vers le chambrisme (façon Karajan) que par les grands bruits façon Solti. On retrouve donc le raffinement de la matière sonore, la fluidité du discours orchestral, la battue qui semble relativement lente – il n’en est rien en fait – et dont la pulsion se fait porteuse du discours mythique sans l’hypertrophier par des effets de masse et de lenteur extrêmes. Conséquence heureuse, Sir Simon laisse l’action dramatique, trop retenue au Prologue, mieux respirer, mieux investir l’orchestre lui-même, ce qui vaut des traits instrumentaux admirables et admirablement rendus par une prise de son exceptionnelle de clarté : écoutez la fraîcheur des bois aux premiers émois des jumeaux, ou la célérité rythmique de la Chevauchée, dont la dynamique est le moteur réel face à un jeu de textures plus vivant qu'il ne l'est souvent ; ou encore les effets d’ensemble d’une très grande transparence, étagée, aérée, qui font de la péroraison finale une merveille de sonorités s’ouvrant à l’émotion, pas si fréquente que cela au long de cet enregistrement – c’est sa vraie faiblesse.

Heureusement, la théâtralité, qui manquait tout autant à la narration de L’Or du Rhin, retrouve ici sa juste place, avec l’aide de certains solistes qui ont de quoi l’habiter : écoute mutuelle, renvois magnétiques… la rencontre des jumeaux, chuchotée, attentive, est magnifique, leur duo ne manque pas de beauté sonore, mais un peu d’envolée : trop sage vraiment, cet amour qui explose enfin sous une baguette trop hédoniste. Stuart Skelton en est à son cinquième Siegmund enregistré, avec toujours ce moelleux de timbre et ce côté mâle tout autant que fragile qui caractérise si bien Siegmund, avec des « Wälse, Wälse » somptueux, et des phrases de désespoir profond. Eva Maria Westbroek, qui n’en est qu’à sa deuxième Sieglinde au disque et en vidéo, reste vibrante et chaleureuse, même si un léger durcissement du timbre apparaît ici et là, avec un vibrato sensible, rendant l’aigu moins resplendissant, un rien plus vaillant que lyrique désormais. Mais elle n’en demeure pas moins la Sieglinde du moment, dont les effrois au deuxième acte, et la volonté de vivre au troisième font toujours merveille. En face, Eric Halfvarson, qui trouve dans son expressionisme un peu outré le moyen de masquer le fait que sa voix bouge et chevrote désormais beaucoup, est encore un Hunding présent et noir.

Du côté des dieux, on a perdu au change avec Wotan, en laissant Michael Volle sur le chemin arc-en-ciel du Walhall : James Rutherford, qui le remplace, fut un Sachs bien pâle à Bayreuth dans les années 2010-11, qui a certes pris de la bouteille et nous offre un bon Wotan, mais pas encore un grand. Il n’a pas encore tous les vertiges de la pensée, l’angoisse existentielle, la profondeur d’introspection du dieu, et cela donne à son grand récit une forme de linéarité sans grand relief, comme à nombre de mots aussi. Vocalement, si à l’acte II l’aigu paraît un peu court, le vibrato chargé, les effets de gueule très nasaux, l’expressivité colorant ces défauts, les Adieux le montrent plus en phase avec le côté lyrique du rôle, même si les couleurs demeurent mates et l’impact du mot un peu restreint. La Fricka d’Elisabeth Kulman reste de bon aloi, sur tout l’ambitus de la voix, intense, combative, concernée sinon splendide - n’est pas Christa Ludwig qui veut !

La bonne surprise vient d’Iréne Theorin, un temps dévastée par trop d’emplois lourds, et qui a retrouvé depuis un lustre, une tenue de voix incontestable, sinon majuscule : appels francs, grave solide, aigu clair, au métal allégé quand il faut, puissant quand il convient, ligne et discours bien tenus, on est loin de son Isolde trémulante de Bayreuth. Avec son vibrato mesuré, son timbre au métal plus franc, mais qui ne rayonne guère à évoquer le futur Siegfried dans l’enthousiasme, elle n’en est pas moins une fort bonne Walkyrie pour aujourd’hui.

Bref, si l’ensemble est de haut niveau, il ne s’inscrit pas au tout premier rang de la discographie, dont les légendes vocales ne sont pas ici vraiment mises en concurrence. Un leitmotiv de l’interprétation wagnérienne contemporaine, depuis 40 ans hélas.

Pierre Flinois