Fernand Cortez ou la Conquête du Mexique

Spontini

le 09/07/2020

par Alfred Caron

Dario Schmunck (Fernand Cortez), Luca Lombardo (Télasco), David Ferri Durà (Alvar), Gianluca Margheri (Moralez), Alexia Voulgaridou (Amazily), Orchestre et Chœurs du Mai musical florentin, dir. Jean-Luc Tingaud. Mise en scène : Cecilia Ligorio (Florence, 2019).
DVD Dynamic 37868. Notice en italien et en anglais. Distr. Outhere.


Si un compositeur fait figure de précurseur pour le renouvellement des formes de l'opéra français au tournant du dix-neuvième siècle, c'est bien Spontini et singulièrement dans ce Fernand Cortez. Dans cette tragédie lyrique en trois actes de 1809 apparaissent clairement les linéaments du grand opéra français tel qu'il s'imposera de la fin des années 1820 jusqu'à L'Africaine de Meyerbeer (1865), avec laquelle il présente du reste quelques analogies. Sur un sujet « historique » faisant allusion à l'actualité (en l'occurrence la guerre menée en Espagne par Napoléon), le compositeur opère une remarquable synthèse entre l'héritage de la tragédie lyrique réformée et l'opéra d'action révolutionnaire, ouvrant ainsi une fenêtre sur le premier Romantisme. Le récitatif orchestré à la prosodie remarquable et certains airs solistes se ressentent nettement de l'héritage gluckiste mais les grandes scènes chorales extraordinairement élaborées, la construction en tableaux, les duos où les protagonistes chantent des paroles divergentes ou des textes parallèles, l'utilisation de la danse comme élément tout à la fois expressif, dramatique et métaphorique, et une orchestration d'une très grande richesse confèrent une véritable originalité à cet opéra dont le langage paraît plus avancé encore que celui de La Vestale de 1807.

Certes, la glorification de Cortez comme civilisateur face à la barbarie mexicaine (métaphore de la lutte napoléonienne contre l'obscurantisme et l'Inquisition) paraît bien aventureuse au regard de la vérité historique et sent nettement la propagande, notamment dans le finale de l'opéra que conclut une suite de danses où l'on reconnaîtra un ultime avatar de l'opéra seria. Mais la force intrinsèque de l'œuvre parvient largement à dépasser les contingences de sa création, et elle étonne et captive par sa modernité et son caractère visionnaire.

Dans cette production du Mai musical florentin 2019, basée sur la version originale d'une œuvre connue surtout dans sa révision de 1817, la metteuse en scène Cecilia Ligorio réussit le tour de force de respecter le contexte historique et la lettre du livret tout en suggérant avec beaucoup de finesse un sous-texte moins optimiste et plus fidèle à la réalité, utilisant les ballets, notamment le long divertissement qui clôt le premier acte, pour suggérer la vérité des rapports entre les conquérants et le peuple mexicain et l'affrontement des cultures.

Dario Schmunck possède le format exact du rôle-titre mais sa vaillance et la puissance de sa quinte aiguë sont un peu hypothéquées par une articulation française très approximative et parfois tout à fait exotique. Seul véritable francophone de la distribution, Luca Lombardo, malgré beaucoup de bonne volonté, manque un peu de solidité et de justesse d'intonation et ne peut conférer tout le relief nécessaire au personnage de Télasco qui incarne ici la résistance mexicaine, tempérée par l'amour pour sa sœur Amazily. Malgré quelques limites face à une tessiture extrêmement exigeante et quelques moments de confusion dans le texte, Alexia Voulgaridou, à la voix généreuse de quasi-Falcon, s'affirme comme une remarquable tragédienne dans le rôle essentiel de l'amante mexicaine de Cortez, prise entre les deux civilisations. Parmi les seconds rôles se détache particulièrement le baryton Gianluca Margheri au français quasiment sans faute, faisant figure de témoin et de narrateur historique. Une mention également pour le très impressionnant Grand Prêtre des Mexicains incarné par André Courville, un jeune baryton-basse d'origine cajun au français impeccable que son autorité promet d'évidence à un bel avenir.

À la tête des chœurs du Mai musical pas toujours compréhensibles et d'un excellent orchestre, la direction magistrale de Jean-Luc Tingaud révèle avec beaucoup de conviction et d'engagement toutes les facettes d'une partition tout à la fois grandiose et raffinée. Il suffirait d'un peu plus de soin apporté à la prononciation française et peut-être d'un éclairage mieux adapté à la captation vidéo (souvent un peu sombre) pour que cette réalisation fasse figure de référence mais, telle quelle, elle constitue un élément majeur de réévaluation de l'importance historique d'un compositeur et d'une œuvre, aussi célèbres que méconnus. 



Alfred Caron