Luci mie traditrici

Salvatore Sciarrino

le 09/07/2020

Révérence

par Chantal Cazaux

Nina Tarandek (La Malaspina), Christian Miedl (Malaspina), Roland Schneider (L’Hôte), Simon Bode (Un Serviteur), Ensemble Algoritmo, dir. Marco Angius (live, 29-30.VII.2010, Montepulciano).
Stradivarius STR 33900. Notice all./ital./angl., pas de synopsis, livret ital./angl. Distr. DistrArt Musique.

Nous avions déjà décerné une Révérence à la version vidéo de cet enregistrement (voir L’ASO n° 269) ; afin de rappeler au lecteur l’importance de l’œuvre ici documentée, l’un des chefs-d’œuvre du répertoire contemporain, et la qualité des interprètes réunis, nous reprendrons l’essentiel de notre compte rendu d’alors.

Créé en 1998 mais en allemand (Die tödliche Blume) au festival de Schwetzingen, l’opéra de Salvatore Sciarrino (1947-) Ô mes yeux trompeurs trouve sa forme définitive, italienne, au Festival d’art contemporain de Montepulciano, en 2010. Écrit par Sciarrino lui-même d’après Il tradimento per l'onore de Giacinto Andrea Cicognini (1664), Luci mie traditrici s’inspire de l’histoire vraie de Carlo Gesualdo, compositeur qui tua sa femme et l’amant de celle-ci en 1590. Il condense en une journée l’aube d’un amour conjugal, son désaveu dans l’adultère zénithal et ses retrouvailles crépusculaires et mortelles, permettant à ses deux actes de tendre entre tragédie et fatalité un fil invisible mais solide comme une soie d’araignée. En 1 h 10, le mari baryton, la femme soprano et l’amant contre-ténor renouvellent la figure imposée du trio amoureux, chacun retenant sa voix comme avant la tempête, chacun allant vers l’autre en une fusion acoustique à la sensualité feutrée – le baryton vers un aigu allégé qui se mêle au medium du soprano, lui-même attiré par la tessiture gémellaire du contre-ténor. L’orchestre se situe dans les mêmes zones d’une tension réfrénée : chambriste (vents, percussions et cordes à 1 ou 2 par pupitre), tour à tour diaphane par ses timbres en harmoniques ou en sons aiguisés, ou bien animal par ses souffles et raucités. Incrustée de fragments de l’élégie chromatique et troublante de Claude Le Jeune « Qu’est devenu ce bel œil » (1609) comme la poignée d’une dague le serait d’éclats de nacre, cette musique inquiétante et précieuse cisèle une vocalité de dentelle et de bribes, jamais contrainte ni froide pourtant mais toujours frémissante, l’émotion primant toujours sur la stylisation – exact hommage au madrigalisme tortueux de Gesualdo.

La prise de son magnifie ici jusqu’au frottement menaçant du crin contre la corde, comme elle sert la direction attentive et souple de Marco Angius et un trio vocal de premier rang, qui fait sien le langage de Sciarrino et ses moindres inflexions expressives au point de nous faire vivre, sans un instant de retrait, le drame en direct, comme une griffure sourde.

Exploit supplémentaire, l’audio seul ne perd rien de cette émotion et de cette proximité. Les amoureux de l’opéra au disque seront donc ici particulièrement heureux, d’autant que Stradivarius nous gratifie dans le livret d’accompagnement du livret italien (et de sa traduction anglaise), une élégance éditoriale désormais rare.

Chantal Cazaux