Sakontala

Schubert/Rasmussen

le 09/07/2020

par Louis Bilodeau

Simone Nold (Sakontala), Donát Havár (Duschmanta), Martin Snell (Kanna), Konrad Jarnot (Madhawia), Stephan Loges (Durwasas), Die Deutsche Kammerphilharmonie Bremen et Kammerchor de Stuttgart, dir. Frieder Bernius (live Metzingen, 2006).
Carus 83.509 (2 CD). Notes et synopsis en anglais, livret en allemand. Distr. DistrArt Musique.

À l'automne 1820, Schubert s'attelle à la composition d'un opéra en trois actes inspiré de la pièce L'Anneau de Sakuntala du grand poète indien Kālidāsā. L'année précédente, il a fait jouer la farce Die Zwillingsbrüder (Les Frères jumeaux) au Kärntnertortheater et le mélodrame Die Zauberharfe (La Harpe enchantée) au Theater an der Wien, seuls ouvrages scéniques dont il verra la création. Pour cet ambitieux projet, il met en musique un livret écrit par Johann Philipp Neumann (1771-1849), professeur de physique à l'Université de Vienne qui lui commandera quelques années plus tard la Messe allemande. Pour une raison inconnue, le compositeur suspend son travail au printemps 1821, laissant près de 400 pages manuscrites qui se limitent aux deux premiers actes. Aucun air ni aucun ensemble n'est orchestré, à l'exception d'un très court passage, un chœur d'enfant à la toute fin de l'acte I. En l'absence du livret, il était alors impossible d'attribuer un ordre précis aux différents extraits. Un premier travail d'orchestration, effectué par Fritz Racek (1911-1975), donne lieu en 1971 à un concert à Vienne. En 2002, c'est au tour du compositeur danois Karl Aage Rasmussen de tenter l'expérience, travail facilité par la découverte providentielle du livret de Neumann. Le présent enregistrement nous permet d'entendre la première de cette version, donnée en concert à Metzingen en 2006. La création scénique a eu lieu quatre ans plus tard à Sarrebruck.

Si les treize morceaux de ce coffret (totalisant une heure trente de musique) ne donnent évidemment qu'une idée très fragmentaire du drame musical qu'aurait pu devenir Sakontala, ils nous offrent néanmoins la possibilité de découvrir plusieurs morceaux d'une très belle invention mélodique soulignant quelques-uns des moments clés du destin de l'héroïne. Jeune fille élevée par le sage Kanna, Sakontala épouse secrètement le roi, qui doit revenir la chercher pour en faire officiellement sa reine, mais de terribles épreuves lui sont imposées avant de connaître enfin le bonheur. Parmi les pages les plus mémorables figurent le chant d'offrande empreint de sérénité de Kanna, père adoptif de Sakontala, la plainte émouvante de cette dernière lorsque le malheur s'abat sur elle, et un splendide quintette. Avec un merveilleux sens du maniement des couleurs orchestrales, Rasmussen a effectué un travail admirable, qui sonne très schubertien. Devant un tel résultat, on comprend aisément pourquoi le baryton Bo Skovhus lui a demandé par la suite d'orchestrer le Lied Der Taucher (Le Plongeur, D. 77). Le chef Frieder Bernius et la Kammerphilharmonie de Brême proposent une lecture pleine de séduction, mais la phalange aurait peut-être été davantage galvanisée par son directeur musical, le dynamique Paavo Järvi. Outre l'excellent Kammerchor de Stuttgart, la distribution est dominée par l'émouvante Sakontala au joli timbre de Simone Nold et le noble Kanna de Martin Snell, pourvu d'une onctueuse voix de basse. Le roi Duschmanta trouve en Donát Havár un ténor à la voix bien petite, tandis que les imprécations de l'ermite Durwasas tombent à plat en raison des insuffisances vocales de Stephan Loges. Cela étant, ces disques constituent un apport précieux dans la réhabilitation du répertoire lyrique de Schubert.

 

Louis Bilodeau