La Walkyrie

Wagner

le 30/06/2020

par Louis Bilodeau

Stuart Skelton (Siegmund), Emily Magee (Sieglinde), Ain Anger (Hunding), John Lundgren (Wotan), Nina Stemme (Brünnhilde), Sarah Connolly (Fricka), Orchestre du Royal Opera House, dir. Antonio Pappano, mise en scène : Keith Warner (Londres, 2018).
Opus Arte OA1308D (2 DVD). Synopsis trilingue, dont français ; notice en anglais. Distr. DistrArt Musique.

À l'automne 2018, Covent Garden reprenait le Ring que Keith Warner avait d'abord mis en scène entre 2004 et 2006. Seule « journée » de la Tétralogie londonienne disponible pour l'instant en DVD, cette Walkyrie laisse une forte impression musicale et scénique. Les deux premiers actes se déroulent dans une grande demeure au luxe décadent mais qui menace de tomber en ruine, aux vitres fracassées et rappelant quelque peu l'expressionnisme allemand par son côté déstructuré. Au début du deuxième acte, le centre de la scène, occupée par un amoncellement de livres dont les pages s'envolent dans les airs, semble signifier une sorte de démission face au savoir désormais inutile puisque Wotan n'attend plus que la fin du monde qui pourra enfin lui apporter le repos. Le symbole de l'anneau maléfique est omniprésent par d'immenses spirales métalliques auxquelles se rattachent les racines (ou les branches ?) de l'arbre qui évoque le fameux frêne du monde au pied duquel coule la source de la sagesse. L'épée Notung est fichée dans une de ces portions de cercle. Au dernier acte, tout l'espace est occupé par un gigantesque mur blanc que Wotan fait pivoter à plusieurs reprises, en particulier lorsque sa colère éclate contre ses filles insoumises. Le dieu Loge se manifeste d'abord par une petite flamme cheminant peu à peu le long d'une spirale, puis Wotan tient littéralement le feu dans sa main avant l'embrasement final, très spectaculaire.

Keith Warner habite fort bien cet espace grâce à une brillante direction d'acteurs qui fourmille d'idées le plus souvent bienvenues. Particulièrement fouillé s'avère ici le rapport Wotan-Brünnhilde, qui culmine en un bouleversant troisième acte. Dès le début de la confrontation avec sa fille préférée, Wotan semble dominé, presque vaincu, par la force d'un amour interdit qui ose finalement se traduire par un long baiser sur la bouche. Avant de s'endormir, Brünnhilde vit ainsi une révélation qui la transforme déjà en femme et achève de lui faire comprendre la nature de l'amour, d'abord entrevue lors de l'Annonce de la mort.

Très investis sur le plan dramatique, les chanteurs se coulent parfaitement dans la vision de Warner. Si son physique imposant nuit à l'aisance de ses mouvements, Stuart Skelton n'en campe pas moins un Siegmund exceptionnel de beauté sonore, à peu près sans rival à l'heure actuelle dans ses magistraux « Wälse ! », et capable d'une délicatesse enivrante dans les demi-teintes extatiques de son chant du printemps. Sa Sieglinde est malheureusement le maillon faible de la distribution. En plus de souffrir d'un manque d'homogénéité entre les registres, elle n'arrive pas à soutenir les longues envolées lyriques qui deviennent trop souvent hachées, malgré un splendide « O hehrstes Wunder ! » qui ne peut racheter une interprétation globalement décevante. Solide vocalement et détestable à souhait en mari brutal, Ain Anger est un Hunding impeccable. Après avoir chanté le rôle à Bayreuth en 2016 et 2017, le Suédois John Lundgren campe un Wotan d'une sensibilité exacerbée qui met bien en évidence toute la vulnérabilité du personnage. L'aigu et le médium triomphants compensent un grave parfois râlé et quelques passages mezza voce quasi inaudibles, comme lorsqu'il plonge Brünnhilde dans le sommeil. La Fricka de Sarah Connolly, engoncée dans une flamboyante robe rouge et noire de style Belle Époque, est impériale d'autorité vocale et matrimoniale. Déjà connue par la vidéo (Scala, 2010) et le disque (Orchestre du Mariinski, 2013), la Brünnhilde de Nina Stemme appartient déjà à l'Histoire. Après des cris de guerre donnés un peu à l'arraché, la soprano se maintient constamment sur les cimes grâce à sa voix large possédant une riche palette de couleurs chaudes qu'elle sait admirablement plier aux moindres situations du drame. Toujours attentif à bien respirer avec ses chanteurs, Antonio Pappano accomplit un véritable travail d'orfèvre avec l'Orchestre du Royal Opera House. Jamais pesante, sa direction met bien en valeur les différents pupitres de sa phalange tout en sachant à merveille préparer les grands climax de la partition, comme la fin du premier acte et l'explosion de tendresse de Wotan face à Brünnhilde au troisième acte. De telles somptuosités orchestrales et une telle réalisation scénique nous font espérer la parution des autres volets de ce Ring passionnant.

 

Louis Bilodeau