Gismondo, re di Polonia

Leonardo Vinci

le 26/06/2020

Révérence

par Olivier Rouvière

Max Emanuel Cencic (Gismondo), Yuriy Mynenko (Otone), Sophie Junker (Cunegonda), Aleksandra Kubas-Kruk (Primislao), Dilyara Idrisova (Giuditta), Jake Arditti (Ernesto), Nicholas Tamagna (Ermano), (oh!)Orkiestra Historyczna, dir. Martyna Pastuszka et Marcin Swiatkiewicz (2018).
Parnassus Arts Productions PNS 001 (3 CD). 3h38. Notice en français. Distr. Parnassus Arts Productions.

De Leonardo Vinci (1690 ?-1730) — musicien adulé, notamment par le librettiste Métastase, mais empoisonné par un rival avant ses quarante ans — le disque nous avait déjà révélé Didone abbandonata, Siroe, Catone in Utica, Artaserse et Li Zite’ngalera. Gismondo (1727), vingt-septième de ses trente-sept opéras, n’est pas le plus célèbre, mais il est le premier à réellement nous convaincre, à la simple écoute : peut-être faut-il alors faire la part d’une excellente interprétation ! Sur laquelle on n’aura à faire qu’une sérieuse réserve : pourquoi avoir transposé pour (mezzo-)soprano le rôle de Primislao, conçu pour le ténor Antonio Barbieri (créateur des Mamud, Amasi, Vitaliano et Farnace de Vivaldi) ? Ne disposait-on pas d’un chanteur capable d’affronter cette partie exigeante ou a-t-on voulu rendre encore plus « homogène » cette œuvre créée à Rome par une distribution exclusivement masculine ? Quoi qu’il en soit, nous voici face à presque quatre heures de musique entièrement dévolues à trois sopranos et quatre contre-ténors — ce qui ravira certains amateurs… Heureusement, la partition s’avère dense et variée : contrairement à ce qu’il advient dans d’autres ouvrages du même auteur, on ne ronge pas son frein en attendant LE grand air du protagoniste, les quatre rôles principaux, pour le moins, apparaissant richement dotés.

Le livret de Francesco Briani, plus original que palpitant, s’intéresse au conflit opposant le sage roi de Pologne Gismondo (Sigismond II) à son vassal, le bouillant duc de Lituanie Primislao. Les enfants des deux souverains, Cunegonda, fille de Primislao, et Otone, fils de Gismondo, s’aiment et cherchent à les réconcilier, tandis qu’Ernesto et Ermano, deux seigneurs convoitant la main de Giuditta (fille de Gismondo et donc sœur d’Otone) placent leurs pions… Le rôle de Cunegonda, conçu pour le castrat Farfallino, souvent syllabique mais gratifié de superbes récits accompagnés, passionne de bout en bout, d’autant que Junker s’y montre superlative : timbre chaud, diction mordante, inflexions bouleversantes, rien ne manque ! Son prétendant Otone bénéficie d’une musique délicieuse (on notera l’air avec bassons « Vuoi ch’io mora ») qui sied à ravir à Mynenko, tandis que les deux contre-ténors les plus graves, Cencic et Tamagna, font assaut d’autorité, notes poitrinées et éclats martiaux. On l’a dit, le rôle de Primislao pose problème, d’autant que l’émission de Kubas-Kruk est un peu rauque, pour ne pas dire brutale : mais la soprano polonaise s’empare avec une telle fougue de cette partie névrotique qu’il est difficile d’y résister – truffés de contre-notes, son premier et son avant-dernier airs font passer des frissons ! Si les deux autres chanteurs se montrent moins marquants et si le clavecin nous semble bavard, on applaudit surtout à la direction (assurée conjointement par le claveciniste et le premier violon), d’une finesse, d’une sensibilité qui, sans exclure les contrastes, sans remettre en cause la priorité de la voix, magnifie les moirures de l’instrumentation : les riches coloris de l’ouverture ou le délicat accompagnement de « Sentirsi il petto », par exemple, témoignent d’un art achevé, que sert parfaitement un orchestre équilibré. Ajoutons que la prise de son est claire et naturelle, que l’édition, luxueuse, ne boude pas le français, pour conclure avec un grand « bravo »...

Olivier Rouvière