Orphée et Eurydice

Gluck

le 30/04/2020

par Olivier Rouvière

Marianne Crebassa (Orphée), Hélène Guilmette (Eurydice), Lea Desandre (Amour), dir. Raphaël Pichon, mise en scène : Aurélien Bory (Opéra-Comique 2018).
Naxos 2110638 (1 DVD). 1h50. Notice en français. Distr. Outhere.

Au cours de l’interview croisée du chef et du scénographe que propose le DVD, le premier rappelle les « racines luthériennes » de Gluck tandis que le second confesse son admiration pour Pina Bausch (et, particulièrement, sa scéno-chorégraphie du même Orphée). Déclarations qui aident à mieux comprendre un spectacle soigné, dense mais souvent glacé. Seul le fond de scène, reproduisant l’Orphée de Corot, offre quelques teintes chaudes, bien que ternies ; pour le reste, la scénographie s’inscrit dans une ambiance de cabaret berlinois où dominent le noir et le blanc : les protagonistes ont les cheveux décolorés tandis que les membres du chœur (hommes et femmes confondus) arborent d’assez ridicules perruques à la Louise Brooks. Les acteurs principaux s’en tiennent à un jeu hiératique mais des circassiens se mêlent aux choristes pour créer de plastiques combinaisons de corps enchevêtrés. Celles-ci se voient démultipliées par la technique du « Pepper’s Ghost » (aussi décrite dans l’interview), qui superpose un miroir au fond de scène, permettant de capter et de projeter perpendiculairement l’image donnée par l’espace scénique. L’effet est souvent saisissant. Mais, d’une part, on commence à avoir souvent vu ce procédé ; d’autre part, il ne prend son plein sens, au théâtre, qu’accompagné d’un véritable travail sur le mouvement – or, ici, le mouvement se voit bridé, comme immobilisé par un objectif photographique.

Même problème côté direction d’orchestre, qui fait ressortir la richesse harmonique de Gluck version Berlioz (dans le duo, notamment), qui magnifie la dynamique et les variations d’effectifs d’un bel orchestre (comme d’un chœur soyeux), qui intensifie les sombres couleurs Sturm und Drang de la danse des Furies, quitte à figer le sublime solo de flûte qui s’y enchaîne, et à sacrifier le lyrisme et la légèreté d’une partition dont il faut rappeler qu’elle fut écrite en italien. Dans cette optique janséniste, on comprend que l’ouverture originale ait été omise au profit d’un Larghetto tiré de Don Juan (ballet de Gluck contemporain du premier Orfeo) et que le happy end ait été remplacé par un « éternel retour » nous ramenant au premier chœur (nous perdons donc aussi le joli trio final). Le spectacle a le mérite de la cohérence - encore que, s’il s’agissait de préserver l’ « austérité et la tendre dureté » de Gluck, tel que le conçoit Pichon, pourquoi conserver ces insipides cadences rajoutées par Berlioz ? - mais touche-t-il ? Rarement. Un peu au début, devant le corps d’Eurydice, un peu à la fin, lorsqu’elle disparaît à jamais, pas du tout au milieu, dans un Enfer privé de flamboyance et de chair, dans de fades Champs-Élysées. La distribution a été parfaitement équilibrée : la voix longue, vaillante, stupéfiante d’agilité mais mate, austère et à la diction éteinte de Crebassa trouve son pendant dans l’émission métallique et vibrée de Guilmette, trop serrée à l’acte II, bouleversante au III, tandis que Desandre campe un Amour aussi sensible qu’inconséquent. Toutes semblent cependant sous surveillance, au fil d’une lecture qui exige beaucoup d’elles (Desandre doit se plier à quelques acrobaties) sans toujours les laisser s’épanouir. On en dira autant de l’émotion du spectateur, souvent prise en otage par une captation (réalisée à l’Opéra-Comique en octobre 2018) trop didactique.

 

Olivier Rouvière