Almira

Haendel

le 25/03/2020

par Olivier Rouvière

Emöke Baràth (Almira), Amanda Forsythe (Edilia), Colin Balzer (Fernando), Christian Immler (Consalvo), Zachary Wilder (Osman), Jesse Blumberg (Raymondo), Teresa Wakim (Bellante), Jan Kobow (Tabarco), Boston Early Music Festival Orchestra, dir. Paul O’Dette et Stephen Stubbs (2018).
CPO 555 205-2 (4 CD). 4h21. Notice en anglais et allemand. Distr. DistrArt Musique.

 
Haendel n’a pas vingt ans quand l’occasion lui est donnée de composer son premier ouvrage lyrique : Keiser, directeur de l’Opéra de Hambourg dont notre Saxon est « chef d’orchestre », doit s’absenter et renonce à mettre en musique le livret d’Almira. Haendel va donc compléter la partition à peine entamée de cette tragi-comédie baroquissime, d’ascendance vénitienne mais dont les récitatifs sont en allemand, plusieurs airs en italien et dont les divertissements adoptent le modèle français. Avec ses quelque soixante-dix numéros et ses quatre heures trente de musique, Almira, reine de Castille (1705) est une œuvre monstre, éminemment bariolée, regorgeant d’incroyables intuitions (Haendel n’ira guère plus loin, en matière de variété instrumentale) comme de mélodies - parfois un peu courtes et triviales -, qui serviront de terreau à la production future de l’auteur (on pense aux sarabandes devenues, respectivement, « Lascia ch’io pianga » et « Pena tiranna »). Même si aucun castrat n’y est requis, Almira s’avère souvent à la limite du chantable, notamment en ce qui concerne les deux principaux rôles féminins, tandis que les deux rôles d’amoureux, plus lyriques, sont confiés à des ténors, dont l’un est presque un baryton.

En 1994, Andrew Lawrence-King avait donné de l’œuvre une intégrale sympathique (déjà chez CPO), avec laquelle celle-ci ne peut éviter la comparaison. L’élément le plus faible de l’enregistrement de 94 était l’Edilia de Patricia Rozario, crucifiée par la terrible entrée de son personnage ; celle de Forsythe glapit moins mais se montre précautionneuse, bonne technicienne mais interprète sans grande aura. Même constat en ce qui concerne l’amant qui la délaisse, le visqueux Osman (qui veut se faire épouser par la reine), chanté ici avec plus de joliesse mais moins de conviction que chez King. Balzer se tire avec les honneurs d’une partie grave et malaisée, mais son prédécesseur (Jamie MacDougall) faisait de même. Les rôles secondaires de Consalvo (une basse un peu claire), Bellante (une brillante soprano) et Raymondo (un baryton éloquent) sont parfaitement tenus, et on applaudit une fois de plus l’impeccable Kobow, qui évite d’en faire trop en valet bouffon. Dans le rôle-titre, les atouts de Baràth complètent ceux de sa rivale, l’étincelante Ann Monoyios : son timbre est plus pulpeux, son incarnation plus charnelle (merveilleux « Geloso tormento », secondé d’un hautbois qui n’a rien de décoratif), mais Monoyios a pour elle la précision surnaturelle de ses vocalises, flagrante dans l’inhumain « Vedrai s’a tuo dispetto ». La direction de Lawrence-King semblait plus lâche, moins théâtrale que celle du tandem O’Dette-Stubbs, mais aussi plus souple et sensible, et si l’orchestre des nouveaux venus est légèrement plus fourni il n’est pas toujours plus expressif. Notons que la version de Boston propose la reconstitution de deux morceaux (un air de fureur pour Almira et un ensemble) qu’on avait crus perdus : cela lui suffit-il pour prendre un avantage décisif sur l’autre ? On laissera l’auditeur trancher - quoi qu’il en soit, Almira méritait bien deux bonnes lectures.

 

Olivier Rouvière