The Importance of Being Earnest

Castelnuovo-Tedesco

le 10/02/2020

par Raphaëlle Blin

Neal Ferreira (John Worthing/Jack), Stefan Barner (Algernon Moncrieff), Jeni Houser (Cecily Cardew), Rachele Schmiege (Gwendolen Fairfax), Claudia Waite (Lady Bracknell), James Demler (Rev. Chasuble), Christina English (Miss Prism), Linda Osborn et Esther Ning Yau (pianos), Robert Schulz et Nicholas Tolle (percussions), dir. Gil Rose (2019).
Odyssey Opera OO1003. Coffret avec 3 CD et livret en anglais. Distr. amt public relations.

Pour sa quatrième sortie de disque, la compagnie américaine Odyssey Opera continue son exploration d’un répertoire méconnu avec The Importance of Being Earnest de Mario Castelnuovo-Tedesco, d’après Oscar Wilde. Bien que datant de 1961-1962, cette partition pour huit chanteurs, deux pianos et percussions n’est disponible aux éditions Curci que depuis 2018. Ce premier enregistrement mondial est donc l’occasion de découvrir le style d’écriture vocale du musicien italien émigré aux États-Unis, plus connu pour ses compositions instrumentales et ses musiques de film.

L’histoire de l’opéra reprend intégralement l’intrigue de l’œuvre originelle, avec un livret écrit en anglais. Le comique règne durant toute la pièce et le ridicule affleure dans de nombreuses répliques. La partition se conçoit comme un immense pastiche : elle est truffée de citations musicales ou d’imitations stylistiques bien amenées mais très systématiques et schématiques. L’unité est garantie par une écriture néoclassique simple, qui cependant, au bout de 2h30 de musique, lasse profondément.

Parmi les nombreuses citations, la musique dite germanique est employée de manière quasi obsessionnelle : la chevauchée des Walkyries, les leitmotive de Lohengrin et de L’Or du Rhin, La Truite et La Jeune Fille et la mort de Schubert, etc. D’autres références sont provoquées par les multiples jeux de mots de la langue anglaise : l’un des protagonistes invente un ami malade à la campagne, Bunbury, pour échapper aux réunions mondaines. Chaque mention de cette relation se fait sur Le Vol du bourdon de Rimski-Korsakov, car la sonorité du mot « bumblebee », le bourdon, rappelle celle du personnage imaginé. Dans une même veine, le révérend père de l’opéra s’exprime dans un style contrapuntique sévère, mais ses tentatives de séduction de la gouvernante de la maison sont soulignées par le Prélude à l’après-midi d’un faune. Enfin, les autres collages musicaux se caractérisent par un décalage vis-à-vis de leur emploi initial. Parmi eux : le Miserere du Trouvère, un air de Scarpia dans Tosca, la marche funèbre de la Deuxième sonate de Chopin, la Symphonie du Nouveau Monde de Dvořák, etc.

Cette musique et ce style d’écriture ont aujourd’hui beaucoup vieilli à nos oreilles et peuvent paraître dénués d’intérêt par rapport à l’évolution musicale et esthétique de notre époque. L’équipe artistique dynamise néanmoins notre écoute et l’œuvre devient par moments rafraîchissante. Les chanteurs se jouent des situations dramatiques qu’on leur donne à interpréter : Rachele Schmiege est lyrique à souhait, amoureuse parfois mièvre, comme le jeune couple formé par Stefan Barner et Jeni Houser. La soprano Claudia Waite a conçu un accent snob en déformant toutes les voyelles et en roulant les r pour jouer le personnage de Lady Bracknell, une femme étriquée par des conventions sociales. Le style de Castelnuovo-Tedesco recourt à une musique descriptive très répétitive, ce qui engendre un certain ennui, mais, là encore, la direction de Gil Rose s’efforce de varier au maximum ces redites.

Cette production s’inscrit dans un goût kitsch, sans grande profondeur et daté. Mais elle a le mérite de proposer un travail abouti, par de bons chanteurs, sur une œuvre dont il faut au moins connaître l’existence. Libre à chacun d’apprécier le jeu des références musicales et de s’adonner à un jeu de piste qui cependant, pour nous, ne tient pas la longueur de la pièce.

 

Raphaëlle Blin