Isis

Lully

le 13/01/2020

par Olivier Rouvière

Ève-Maud Hubeaux (Io, Isis), Bénédicte Tauran (Junon), Ambroisine Bré (Calliope, Iris, Syrinx), Cyril Auvity (Apollon, la Furie), Edwin Crossley-Mercer (Jupiter, Pan), Philippe Estèphe (Neptune, Argus), Fabien Hyon (Mercure), Aimery Lefèvre (Hiérax), Choeur de chambre de Namur, Les Talens lyriques, dir. Christophe Rousset (2019).
Aparté 216 (2 CD). 2h37. Notice en français. Distr. Harmonia Mundi.

 

Séduite par Jupiter, la nymphe Io subit la colère de Junon, avant d’être transformée en divinité, sous le nom d’Isis… La matière dramatique d’Isis (1677), cinquième des dix tragédies lyriques écrites ensemble par Lully et Quinault, se résume en une ligne. Ici, le drame cède le pas au spectacle à travers une profusion incroyable de décors (le seul acte IV, qui n’est qu’un vaste divertissement, nous conduit successivement dans la Scythie gelée, dans la forge des Chalybes puis aux Enfers) et de personnages (une trentaine !), insérant même un mini-opéra au milieu de l’opéra (la représentation donnée par Pan et Syrinx pour endormir Argus, à l’acte III). Si le livret valut à Quinault (accusé d’avoir croqué Madame de Montespan sous les traits de la jalouse Junon) une disgrâce temporaire, il dicta à Lully l’une de ses partitions les plus raffinées : on comprend pourquoi Isis fut à l’époque surnommé l’ « opéra des musiciens », et ce dès le Prologue, avec son délicieux duo des Tritons puis son subtil air pour les Muses ; plus loin dans l’opéra, on admire le duo des Nymphes, le lamento de Pan, le chœur des peuples des climats glacés (qui inspira l’air du Génie du Froid à Purcell) et la merveilleuse ritournelle de l’acte V.

En 2005, Hugo Reyne avait joliment enregistré l’ouvrage pour Accord (en trois CD au lieu de deux ici). L’approche de Christophe Rousset est plus tonique, plus cohérente mais parfois expéditive, non dépourvue d’une certaine raideur militaire (les « petits airs », les pages langoureuses). Son orchestre est vigoureux (la chasse de l’acte III) et il bénéficie de l’apport du Chœur de Namur, superbe de précision et de clarté (les effets d’écho de la fin de l’acte I), mais d’une expression un peu distanciée (acte IV). Rousset a fait choix de se limiter à une petite équipe de solistes, dont presque tous héritent de plusieurs rôles : Cyril Auvity en endosse sept avec un vibrant panache et l’autre ténor, Fabien Hyon, ne lui cède guère en Mercure (dont la scène de badinage avec la piquante Iris d’Ambroisine Bré sauve l’acte II). En revanche, Edwin Crossley-Mercer convainc davantage en Pan rustaud qu’en Jupiter mâchonnant, et l’autre baryton, Aimery Lefèvre, prive Hiérax, l’amant malheureux d’Io, de graves comme de couleurs. Enfin, si Bénédicte Tauran campe une Junon plausible (mais une Mycène plus geignarde), Ève-Maud Hubeaux n’est guère supportable dans le rôle-titre, dont elle appuie et sur-articule indifféremment toutes les syllabes, faisant davantage penser à une harengère qu’à une future déesse... Demi-réussite, donc, à mettre au crédit d’un chef qui enregistre décidément beaucoup (Faust en juin 2018, Tarare en novembre, Isis en juillet 2019, etc.)

Olivier Rouvière