L'Enlèvement au sérail

Mozart

le 13/01/2020

Révérence

par Louis Bilodeau

Lenneke Ruiten (Konstanze), Mauro Peter (Belmonte), Sabine Devieilhe (Blonde), Maximilian Schmitt (Pedrillo), Tobias Kehrer (Osmin), Cornelius Obonya (Selim), Orchestre et chœur de la Scala, dir. Zubin Mehta, mise en scène : Giorgio Strehler, réalisée par Mattia Testi (2017).
Cmajor 752008 (2 DVD). Notice en fr., angl. et all. Distr. DistrArt Musique. 

Depuis sa création en 1965 au Festival de Salzbourg et ses différentes reprises à Florence (1969), à la Scala (1972-1978) ou au Palais Garnier (1984), L'Enlèvement au sérail de Giorgio Strehler constitue un de ces spectacles légendaires que l'on rêvait de voir immortalisé à l'écran. Voilà qui est enfin chose faite grâce à cette résurrection réalisée à la Scala en 2017 pour souligner le vingtième anniversaire du décès du metteur en scène et les dix ans de la disparition de son fidèle scénographe Luciano Damiani. L'action se déroule dans un espace délimité par un cadre de scène et des rideaux, nous rappelant constamment que nous sommes au théâtre, comme en font foi d'ailleurs les clins d’œil complices des chanteurs avec le public et leurs saluts après les principaux airs. Plutôt que chercher à distraire notre attention au début de « Martern aller Arten », Strehler tire carrément les rideaux en un effet très réussi de distanciation, puis fait s'avancer Konstanze, qui entame en quelque sorte un air de concert. Le sérail est à peine suggéré par de superbes panneaux peints côté jardin et côté cour, tandis que le fond de scène, très lumineux, permet de saisissants effets d'ombres chinoises lorsque les personnages se dirigent vers les sections du plateau plongées dans l'obscurité. Le génie de Strehler se traduit aussi par l'équilibre extrêmement subtil auquel il atteint entre les aspects légers (la stupidité faussement méchante d'Osmin, les quelques références très heureuses à la commedia dell'arte, les nombreux bagages dont Konstanze encombre son amoureux au moment de la fuite...) et la dimension sérieuse. À cet égard, la scène finale est particulièrement éloquente, car la douleur poignante de Selim et l'intense émotion de Konstanze se superposent de façon très juste à l'exubérance festive du chœur.

Déjà dans la fosse en 1965, l'octogénaire Zubin Mehta semble avoir pris un bain de jouvence, tant son Mozart sonne allègre et débordant de volupté sonore. Sans jamais bousculer le tempo, il sait merveilleusement faire respirer les phrases mélodiques et mettre en valeur les contre-chants. Mehta ne se préoccupe peut-être pas beaucoup de philologie musicale, mais comment résister à une telle interprétation ? Cinquante-deux ans après un Entführung de rêve réunissant Anneliese Rothenberger (Konstanze), Fritz Wunderlich (Belmonte) et Gerhard Unger (Pedrillo), le chef compose avec une équipe de bon niveau, où se démarque d'abord la Blonde sémillante de Sabine Devieilhe, au chant ravissant de fraîcheur. Si Lenneke Ruiten peine un peu dans les airs follement virtuoses de Konstanze, elle confère une grande dignité à son personnage, tout comme le Belmonte de Mauro Peter, lui aussi un peu mis à mal par l'écriture mozartienne (notamment dans « Ich baue ganz »). Tous deux font cependant oublier leurs relatives difficultés dans un somptueux duo du dernier acte, d'une belle ardeur amoureuse. Excellent comédien qui s'amuse follement avec l'Osmin haut en couleur de Tobias Kehrer (quoiqu'un peu court de grave et d'aigu), Maximilian Schmitt se révèle quasi surdimensionné en Pedrillo, surtout dans « Frisch zum Kampfe ! » Pour sa part, l'acteur Cornelius Obonya rend bien les tourments et différents états d'âme de Selim. On l'aura compris, cette distribution – nullement indigne au demeurant – passera d'abord à l'histoire pour avoir redonné vie à une des mises en scène les plus magiques de la seconde moitié du XXe siècle.


Louis Bilodeau