Anne-Aurore Cochet (Blanche-Marie), Violette Polchi (Marie-Blanche), Philippe Estèphe (Gaston), Boris Grappe (le Général), Artavazd Sargsyan (Aristide), Romain Dayez (Bagnolet), Marie Lenormand (Mme Michu), Damien Bigourdan (M. Michu), Caroline Meng (Mlle Herpin), Orchestre National des Pays de la Loire, Chœur d’Angers Nantes Opéra, dir. Pierre Dumoussaud.
Palazzetto Bru Zane BZ 1034. 2 CD. Distr. Outhere.


On a trop négligé au disque comme à la scène le délicieux André Messager, chef réputé, pilier d’un répertoire fondamental, créateur de Louise et de Pelléas, et compositeur éclectique, mais fort stylé, de ballets, de pots-pourris wagnériens et d’une vingtaine d’ouvrages lyriques, tendance opéra-comique, dont les titres sont dans les mémoires livresques plus que dans les souvenirs de scène récents. Véronique seule revient encore régulièrement au répertoire, Fortunio suivant loin derrière, tandis que Madame Chrysanthème, Monsieur Beaucaire, L’Amour masqué ou Coups de roulis sont devenus des raretés, tout comme Les P’tites Michu qui, si elles avaient connu à la toute fin du XIXe siècle une vraie carrière internationale, ne sont restées dans les mémoires que par une version discographique ancienne (EMI, avec Liliane Berton, Camille Maurane, Albert Duvaleix et Lucien Lovano, sous la baguette de Jules Gressier). Elles fleurent bon la France de la IIIe République, héritières d’Offenbach et de Mesdames de la Halle (on vend ici des fromages sur le carreau parisien), mais aussi un ton poétique qui s’inscrit dans la continuité des productions des Bouffes et de l’Opéra-Comique de l’époque.

Désuet ? Sans doute un rien, mais pas niais pour autant. L’argument, signé d’Alfred Vanloo (auteur des livrets de Véronique, mais aussi du Voyage dans la lune d’Offenbach et de L’Étoile de Chabrier) et Georges Duval, est celui des enfants confondus - comme chez Verdi, quand Azucena mélange son propre fils et le fils du tortionnaire de sa mère - mais en bien moins dramatique, tradition française oblige. On sera donc plutôt tendance Chatilliez, façon La vie est un long fleuve tranquille. Deux bébés, nés le même jour, de deux couples différents, mais confondus nus dans une baignoire, sont élevés comme deux jumelles. 17 ans après, personne ne sait donc qui est la fille des Michu, fromagers des Halles, et qui est celle d’un Marquis des Ifs devenu Général sous la Restauration. Or voilà que le père militaire a promis son enfant, confiée lors de la Révolution à Madame Michu, à celui qui lui a sauvé la vie. Imbroglio garanti, mais l’instinct de classe s’en mêlera : Marie-Blanche reviendra à l’étal de ses vrais parents et à leur employé, et Blanche-Marie aux manières des aristocrates, et in extremis, à la main de Gaston, le sauveur de papa.

Comment résister alors à la nouvelle incursion dans le domaine de l’opérette du Palazzetto Bru Zane, qui avait soutenu la tournée de 2018 de la jolie production du Théâtre Graslin (qu’on vit à l’Athénée avec orchestre réduit et chœur formé de tous les solistes) et qui en édite aujourd’hui un enregistrement réalisé en représentation avec l’Orchestre National des Pays de la Loire, tout à fait apte à servir le sourire et l’émotion de l’écriture de Messager, et toute la distribution du spectacle. Pierre Dumoussaud dirige avec la verve qui s’impose : rythme emporté, poésie décalée, et l’on a ici ces couleurs plus fondues et généreuses d’un ensemble orchestral qui manquaient à la toute petite formation de la fosse de l’Athénée.

L’équipe de chanteurs, emportée par la scène rend parfaitement le ton et l’esprit, jusque dans les dialogues revus et actualisés par Rémy Barché. Le joli soprano d’Anne-Aurore Cochet et le mezzo plus corsé de Violette Polchi sont parfaitement accordés. Le jeune premier, pour une fois baryton, Philippe Estèphe, sait offrir un chant ravissant, tandis que parmi les personnages plus cocasses, Boris Grappe en Général colérique est irrésistible, comme Artavazd Sargsyan ose la niaiserie avec maestria et une bien jolie voix. Romain Dayez en ordonnance efféminée, Marie Lenormand en mère Michu dépassée, et Damien Bigourdan en fromager peu futé sont parfaits. Et une Mlle Herpin (Caroline Meng) aussi autoritaire que musicale se confronte au Chœur d’Angers Nantes Opéra, capable d’incarner brièvement aussi bien les pensionnaires de son institution que les clients des Halles.

C’est joyeusement doucereux, et surtout sentimental comme on savait le faire alors.

 

Pierre Flinois