Pygmalion

Rameau / Benda

le 25/09/2019

par Olivier Rouvière

Philippe Gagné (Pigmalion), Norman D. Patzke (Pygmalion), Morgane Heyse (Galathée), Liselot de Wilde (Céphise), Caroline Weynants (l’Amour), Apotheosis Orchestra, dir. Korneel Bernolet (2018).
Ramée 1809 (1 CD). 1h09. Notice en français. Distr. Outhere.

Saluons d’abord un couplage ingénieux, qui juxtapose l’acte de ballet de Rameau (Pigmalion - selon la graphie d’époque -, 1748), déjà bien connu, et le mélodrame de Benda (Pygmalion, 1779), nettement plus confidentiel. La confrontation a d’autant plus de saveur que l’œuvre de Benda constitue une adaptation, en allemand, d’un texte de Rousseau (créé en 1770 sur une musique d’Horace Coignet) –, ennemi juré de Rameau ! On se souvient qu’à l’occasion de la Querelle des Bouffons, Rousseau avait prétendu : « le chant français n’est qu’un aboiement continuel, insupportable à toute oreille non prévenue. » « Il n’y a ni mesure, ni mélodie dans la musique française car la langue n’en est pas susceptible. » Plutôt que la tragédie lyrique, qu’il haïssait, Rousseau préconisait donc une nouvelle forme de théâtre musical, le mélodrame, consistant à déclamer un texte sur un fond instrumental. Le Tchèque Georg Anton Benda (1722-1795) fut l’un des premiers à offrir ses lettres de noblesse à cette recette : ses réussites dans ce domaine furent très admirées par Mozart, qui les imita immédiatement dans Zaïde (1780). Mais l’histoire du genre ne s’arrêta pas là : pensons au magnifique Orphée (1792) de Fomine, au mélodrame émaillant l’acte III d’Adriana Lecouvreur (1849) de Cilea ou même au Pierrot lunaire (1912) de Schönberg… Bref, il était temps de réhabiliter Pygmalion – mais était-il bien judicieux de le confier à un chanteur ? Si le baryton-basse Norman D. Patzke affiche un timbre d’une incontestable virilité et une diction remarquable, sa déclamation reste bien emphatique, bien monochrome, comparée à celle de Peter Uray (avec le Prague chamber Orchestra, chez Naxos, 1994). De même, orchestre et direction pêchent par trop de pesanteur : si on pouvait reprocher à la version Naxos (dirigée par Christian… Benda, ça ne s’invente pas !) son caractère rococo et policé, ici, on verse franchement dans le préromantisme, avec des sonorités grasses dues à la trop grande prégnance de la basse (contrebasse et basson). Même défaut dans l’ouvrage de Rameau, dirigé souvent lentement et avec peu de théâtralité. Certaines pages en tirent avantage (la sarabande, la « pantomime niaise »), d’autres y perdent en brio (des récits trop complaisants, des Grâces trop en chair). C’est d’autant plus dommage qu’avec un autre chef (et peut-être une prise de son mieux équilibrée), on tenait là une excellente version de cette œuvre souvent enregistrée, grâce à trois sopranos lumineuses, disertes, et à un ténor au grave dense, au timbre vibrant. Avec un zeste de légèreté supplémentaire, le Canadien Philippe Gagné égalerait nos Pygmalion préférés, John Elwes (avec Leonhardt, DHM, 1981) et Howard Crook (avec Christie, HM, 1992).

Olivier Rouvière