Jakob Lenz

Rihm

le 03/09/2019

Révérence

par Pierre Rigaudière

Georg Nigl (Lenz), Henry Waddington (Oberlin), John Graham-Hall (Kaufmann), Orchestre Symphonique de La Monnaie, dir. Franck Ollu, mise en scène : Andrea Breth (2015).
Alpha 717 (DVD). 1h13’. Distr. Outhere.

Le Wolfgang Rihm âgé d’à peine plus de vingt-cinq ans pouvait-il imaginer que son opéra Jakob Lenz, composé quasiment d’une traite, connaîtrait un succès aussi pérenne ? Avant qu’on ne la célèbre en France la saison dernière, cette œuvre singulière (à laquelle L’Avant-Scène Opéra a consacré son N° 310) avait fait l’objet d’une mémorable production, filmée à Bruxelles en 2015 après sa création à Stuttgart l’année précédente. Pour qui n’aura pas eu le loisir d’assister en juillet dernier à la présentation aixoise de ce spectacle (voir la critique aussi terrifiée qu’enthousiaste de Chantal Cazaux), le présent DVD permet de prendre la mesure de l’implication de Georg Nigl dans ce huis-clos psychologique, récit glaçant de la descente aux enfers du dramaturge Jakob Lenz, tel que l’avait en tout cas hyper-dramatisée Georg Büchner, dont le texte en prose a à son tour inspiré le livret de Michael Fröhling. Le baryton autrichien tend ici abolir toute frontière entre représentation de la folie et folie ! Ce rôle qui ne lui laisse que très peu de répit exige de lui une vocalité non seulement étendue (son falsetto halluciné et ses cris désespérés impressionnent, et son art de la jonction entre voix « de tête » et « de poitrine » est admirable) mais aussi acrobatique (au sol, tête en bas, recroquevillé dans une étagère aux airs de cercueil, etc.), défi qu’il relève de façon époustouflante. Dans un opéra qui, accaparé par l’auscultation d’une âme, semble paradoxalement ne pas s’appesantir sur les états d’âme, et où les airs se font donc rarissimes, son « Oft um Mitternacht » donne le frisson. C’est aussi par le biais de son interaction avec deux interlocuteurs que nous observons la détérioration de l’état mental de Lenz : la bienveillance et la compassion chrétiennes du pasteur Oberlin (portée de façon très convaincante par la voix chaleureuse mais jamais exubérante du baryton-basse Henry Waddington), pas plus que le féroce harcèlement de Kaufmann, poète à l’esprit étriqué (John Graham-Hall se fait remarquablement détestable, dans la lignée du Docteur de Wozzeck), n’ont véritablement de prise sur lui.

Avec l’appui du décor de Martin Zehetgruber et des lumières d’Alexander Koppelmann, la mise en scène d’Andrea Breth condense davantage encore le caractère inéluctable de cet engloutissement humain, en même temps qu’elle figure explicitement la schizophrénie du rôle-titre. Qu’elle ait pour cadre un élément aquatique stylisé, allusion aux bains glacés auxquels s’adonne Lenz, une nature étouffante ou un lit d’hôpital psychiatrique, l’action resserre inéluctablement autour de Lenz la camisole de force. Comme Oberlin observant Lenz par la lucarne d’une porte mais ne pouvant s’empêcher de le rejoindre, moment hautement significatif de la mise en scène, nous sommes partagés entre l’observation clinique d’un cas et la compassion pour l’être humain en perdition.

Dans cette écriture instrumentale entre orchestre et ensemble, où chaque interprète est exposé, on apprécie la solidité de la direction de Franck Ollu, dont le calme permet aux musiciens de La Monnaie de respirer. Les « voix » de Lenz, qui ne se constituent pas en chœur au sens traditionnel, s’affranchissent avec souplesse d’une polyphonie souvent imitative et assez délicate.

Par l’usage notamment du plan rapproché, le film de Myriam Hoyer apporte sa propre strate de tension. Aussi éprouvant que captivant, ce Jakob Lenz laissera difficilement indifférent.

Pierre Rigaudière