Vespertine

Björk

le 27/05/2019

par Chantal Cazaux

Ji Yoon (la Scientifique), Aki Hashimoto (son Doppelganger), Simon Oesch (Cloud Boy), Raymond Ayers (l’Homme illuminé), Chœur d’enfants et Chœur de femmes du Nationaltheater Mannheim (les Pierres, le Paysage), Orchestre du Nationaltheater Mannheim, dir. Matthew Toogood (live, 2018).
Oehms Classics OC978. Notice anglais/allemand. Distr. Outhere.


Sorti à l’été 2001, Vespertine était le cinquième album de Björk, qui s’éloignait soudain des rythmiques pulsées d’Homogenic (1997) pour créer un véritable paysage sonore paisible et hivernal : nappes luminescentes, tintements de glockenspiel, liquidité blanche et nimbes poudrés y procurent autant un sentiment de fascination hypnotique qu’ils pourraient inciter à un certain easy listening – trompeur, car l’artiste s’y connaît en détails et ramifications quasi biologiques propres à suggérer un monde complexe, comme en efflorescence permanente.

Près de vingt ans plus tard se concrétisait le projet d’en faire un opéra. L’arrangement et l’adaptation scénique de l’album (désormais pour quatre personnages, chœurs et orchestre et dont les 12 chansons initiales sont augmentées de 10 nouvelles pages instrumentales et/ou chorales) étaient confiés au trio Himmelfahrt Scores (composé de Jan Dvorak, Peter Häublein et Roman Vinuesa), la mise en scène, au collectif Hotel Pro Forma, et la création, produite par l’Opéra de Mannheim. En voici l’enregistrement réalisé à cette occasion.

Dès « Hidden Place », la première chanson à apparaître après une ouverture nommée « Chaos », on comprend où se situera la double frustration. D’une part, l’adaptation a choisi de fixer dans une convention lyrique datée une mélodie et un chant indissociables de la voix de Björk, et donc originellement aux antipodes de ce rythme sonnant trop écrit (à la moindre syncope un peu swing, on croit entendre l’archétype du chanteur d’opéra s’essayant au crossover jazzy sans en avoir le feeling…) et, surtout, d’un timbre opératique au vibrato sans accroc. Un comble, pour un opéra qui se veut « pop » et qui pourtant semble ignorer les écritures et émissions vocales renouvelées que l’art lyrique a accueillies depuis maintenant un siècle (et l’on ne songe pas tant ici au Sprechgesang, qui serait hors de propos, qu’aux multiples aventures vécues par le genre en terrain « populaire », de Weill à Boesmans en passant par Gershwin). Les sopranos Ji-Yoon (sud-coréenne) et Aki Hashimoto (japonaise) ont beau porter avec une tendre humanité les lignes souples, parfois planantes, qu’on leur confie, elles se confondent trop aisément (créant une vraie monotonie d’écoute) et ne s’écartent jamais du beau son et d’une expression médiane digne d’un oratorio new age ; c’est bien la soie déchirée et le grain rugueux de l’Islandaise qu’on préférerait entendre, pour contrebalancer de son aspérité instinctive la douceur languissante de la partition – laquelle, dans l’arrangement ici proposé, confine parfois au grand symphonisme hollywoodien…

Seconde frustration : que la musique si visuelle de Björk, laquelle sait nous faire « entendre » les aurores boréales de son île natale (et, dans d’autres albums, ses terres volcaniques), n’ait pas donné lieu à une captation vidéo. C’est bien plutôt ainsi qu’on voudrait découvrir cette œuvre, enrichie d’une dimension scénique que l’on rêvera moins soumise à une idée de l’« opéra » manquant de théâtre intérieur (on en reste ici à une succession de chansons et d’intervenants dialoguant à peine, et à un chœur en contrepoint arrière). À l’audio seul, malgré la qualité sans vraie faille des interprètes, c’est à l’album originel que l’on reviendra, histoire de sentir l’hiver de Vespertine non pas depuis le confort douillet de sa couette « lyrique », mais au grand air vivifiant de sa créatrice – ici trop absente.

C. Cazaux