Il castello di Kenilworth

Donizetti

le 16/05/2019

par Chantal Cazaux

Jessica Pratt (Elisabetta), Carmela Remigio (Amelia), Xabier Anduaga (Leicester), Stefan Pop (Warney), Dario Russo (Lambourne), Federica Vitali (Fanny), Chœur et Orchestre Donizetti Opera, dir. Riccardo Frizza, mise en scène : Maria Pilar Pérez Aspa (Bergamo, Teatro Sociale, 2018).
DVD Dynamic 37834. Notice et synopsis en anglais et italien. Distr. Outhere.


Huit ans avant Roberto Devereux (Naples, 1837, livret de Salvatore Cammarano), Donizetti mettait une première fois en musique l’inclination d’Elisabetta pour son favori Leicester, sur un livret d’Andrea Leone Tottola d’après Kenilworth de Walter Scott (1821, qui avait entre-temps inspiré Auber). Il castello di Kenilworth est créé à Naples, déjà, en 1829 (Donizetti est alors directeur des théâtres lyriques de la ville) et, contrairement à Roberto Devereux, fait la part belle à Leicester tandis qu’Elisabetta y apparaît tardivement (à partir du finale primo) : son ambition politique (gagner le trône en se conciliant la reine), son secret familial (il est marié à Amelia qu’il cache de son mieux), son faux ami Warney (qui veut tuer Amelia à défaut de la posséder) sont au centre du propos. Le happy end final témoigne d’une époque où le melodramma italien est encore tributaire de conventions classiques. Donizetti reverra sa partition en 1830 sous le titre Elisabetta al castello di Kenilworth (avec un Warney désormais baryton).

C’est la version originale de 1829 qu’a choisi de monter le Festival Donizetti 2018 de Bergamo, celle qui affiche le plus clairement sa filiation rossinienne grâce à l’utilisation « rivale » des deux ténors Leicester et Warney. Le premier avait été créé par Giovanni David ; Xavier Anduaga s’y montre très (trop) juvénile de timbre et d’allure (ce qui pourrait servir une facette du personnage mais crée ici un déséquilibre réel), d’un idiomatisme pour le moins fluctuant (accent audible), et assez extérieur théâtralement. Il contraint par ailleurs Riccardo Frizza, pourtant tout à son affaire (chœurs et orchestre sonnent très honnêtement), à des tempi de cabalette particulièrement prudents. Le second fait plus d’effet : un Stefan Pop qui, s’il manque de grave, possède la noirceur propre à son rôle de « méchant » et une indéniable autorité d’intention et de présence. Face à ces deux ténors, Donizetti aménage une confrontation de sopranos comme il les aimera désormais souvent : Carmela Remigio, théâtralement investie, ne remplit pour autant pas toute la dimension de bravoure effrénée de son premier air, tant son fiorito paraît efforcé ; son air du III (avec harmonica de verre) est mieux assumé. Mais elle doit s’incliner devant le panache jusqu’au-boutiste (y compris vocalement) de Jessica Pratt, Elisabetta très construite (tour à tour féminine et dévorante, tendre et vengeresse) qui prend des risques dans les passages les plus dramatiques (grave bramé, au risque d’affaiblir un médium qui paraît bien fragilisé parfois) et se lâche dans une furia d’aigus et suraigus ravageurs.

Si la direction d’acteurs de Pérez Aspa est bien relâchée (les chœurs ne savent où concentrer leur regard, les protagonistes sont un peu en roue libre), Pratt à elle seule fait surgir de l’électricité en scène – et c’est bien là que pose problème la transparence de son Leicester du moment. Mais dans la scénographie lisible et efficace d’Angelo Sala et Ursula Patzak (croisant sans prétention la Renaissance et le contemporain sur un plateau-échiquier qui concentre intelligemment l’espace et les rapports de pouvoir), élégante même, il passe parfois un souffle que reconnaîtront les amoureux des reines Tudor donizettiennes.

C. Cazaux