The Exterminating Angel

Adès

le 11/04/2019

Révérence

par Pierre Rigaudière

Joseph Kaiser (Edmundo de Nobile), Amanda Echalaz (Lucia de Nobile), Audrey Luna (Leticia Maynar), Alice Coote (Leonora Palma), Sally Matthews (Silvia de Ávila), Iestyn Davies (Francisco de Ávila), Christine Rice (Blanca Delgado), Rod Gilfry (Alberto Roc), Sophie Bevan (Beatriz), David Portillo (Eduardo), Frédéric Antoun (Raúl Yebenes), David Adam Moore (Colonel Álvaro Gómez), Kevin Burdette (Señor Russell), John Tomlinson (Doctor Carlos Conde), Christian Van Horn (Julio), Chœur et orchestre du Metropolitan Opera, dir. Thomas Adès, mise en scène : Tom Cairns (New York, 18 novembre 2017).
Erato 01902295525507. Distr. Warner. 

À tous points de vue, The Exterminating Angel, dernier opéra de Thomas Adès, est une production grand format. On pourrait mentionner la carrure – au propre comme au figuré – du compositeur qui, alors qu’il prend les commandes de l’orchestre, semble embrasser par ses gestes et son regard l’ensemble de la fosse et une bonne partie de la scène. Brillante, son écriture instrumentale est restituée par l’orchestre du Metropolitan Opera avec une grande précision, mais aussi avec une vitalité communicative. Pour sa mise en scène, Tom Cairns – qui cosigne le livret avec le compositeur – a tiré parti du large cadre de scène du Met ainsi que de sa hauteur, soulignés par les décors élancés de Hildegard Bechtler et accueillant aussi une projection de lumières et vidéos sur un écran de grande dimension.

On pourrait mentionner également une durée de deux heures qui se situe dans la fourchette haute des créations lyriques, ainsi qu’une vaste structure en trois actes et quinze scènes. Mais le caractère hors-norme de l’entreprise réside surtout dans le fait d’avoir réuni un plateau de plus d’une vingtaine de chanteurs. Mieux encore, l’argument du film éponyme du Luis Buñuel – un groupe d’aristocrates invités à dîner chez Edmundo et Lucia de Nobile se trouve empêché par une force maléfique de quitter les lieux – apporte une contrainte scénique majeure puisqu’elle interdit, à l’exception de l’arrivée des invités et de la fuite des domestiques qui pressentent une catastrophe, toute entrée et sortie de personnages. Ceux-ci se manifestent éventuellement de façon collective, mais apparaissent surtout, dans des soli ou des ensembles, comme des figures mises tour à tour en lumière par le mouvement d’un carrousel.

La quantité des chanteurs ne grève en rien leur qualité, et le plateau réuni pour cette production est du meilleur niveau. Lucia de Nobile, hôtesse de cette soirée cauchemardesque, est incarnée avec une telle présence par Amanda Echalaz, dont le timbre dense et chaleureux est galbé avec une constante souplesse, que l’Edmundo campé par Joseph Kaiser semble un peu en retrait malgré sa très belle prestance vocale. Les aigus de la soprano colorature Audrey Luna sont ahurissants. La première note du personnage est un contre-mi, très vite dépassé par un contre-fa ! Mais, parmi les quelques choix du compositeur qui sont de nature à limiter (assez peu cependant) notre enthousiasme devant cet impressionnant opéra, celui qui consiste justement à avoir exploité de façon trop univoque ce registre extrême arrive en première position. S’il peut être légitimé par le traitement volontairement un peu caricatural de la cantatrice Leticia Maynar, il apparaît aussi comme la volonté de rééditer une caractéristique forte – qui prend ici un air de recette – de l’opéra précédent du compositeur, au point que l’on pense à peu près à chacune des répliques à l’esprit Ariel dans The Tempest. De même, certains principes mélodiques et harmoniques, et notamment les chaînes d’intervalles, procurent une impression de déjà entendu.

La Blanca Delgado de Christine Rice est elle aussi non seulement remarquable pour sa maîtrise vocale, mais particulièrement truculente. De ses passages au piano, sur scène, émanent des effluves romantiques mi-Scriabine mi-Rachmaninov, avant que la pianiste ne charme l’assemblée avec « du Paradisi ». À ce jeu des références stylistiques qui émaillent l’opéra, Adès est dans son élément et joue avec subtilité sur l’ambiguïté des réminiscences. On se régale par exemple d’une hybridation particulièrement réjouissante entre chœur verdien et valse ravélienne.

Le couple Beatriz/Eduardo, qui échafaude pendant la nuit le scénario de son suicide, occasionne de très jolis duos auxquels l’homogénéité de timbre de Sophie Bevan et David Portillo – ténor d’une grande finesse – sied à merveille. Malgré une intonation pas toujours impeccable et un vibrato très large, ce qui ne choque pas étant donné le traitement ouvertement buffa du personnage, le Docteur Conde de John Tomlinson est l’un des piliers scéniques de l’opéra. Après avoir été littéralement assailli par les baisers fougueux de sa patiente Leonora Palma, il lâchera, provocant l’hilarité du public, un flegmatique « transfer » !

Complétant ce plateau très efficace, le chœur – les proches, les domestiques, et les badauds réunis dans la rue par une inquiétude croissante et contenus par la police – apporte en outre, en tant que seul représentant de l’extérieur, un intéressant contrepoint dramaturgique à cette action en vase clos. Parmi les nombreuses trouvailles qui donnent un relief peu commun à cet opéra, le jeu sur les duplications de scènes est le plus remarquable. Alors que la scène initiale de l’accueil des invités se met à bégayer, on se demande si on a eu une absence, ou si le lecteur de DVD a sauté. De même, le toast porté à la cantatrice voit la machine temporelle s’enrayer à nouveau. À l’échelle plus large de l’opéra entier, ce n’est que lorsque les convives, rejouant la soirée de la veille, laisseront cette fois Leticia chanter (un air sur un texte du philosophe et poète juif espagnol Juda Halevi), que le sort sera rompu et que le chœur pourra y aller de son Libera me, débouchant sur une scène de liesse générale déjantée avec percussions et ondes Martenot.

C’est bien sûr la dimension surréaliste du film de Buñuel qui s’exprime ici, bénéficiant en outre des moyens qu’offre la musique (le rôle signalétique des cloches-tubes, celui des ondes Martenot qui, outre une légère touche vintage, souligne la tension des moments où la force occulte opère). Outre une orchestration virtuose, dont il garantit au pupitre la restitution optimale par les musiciens de l’orchestre du Met, Adès sait ménager ces instants magiques, comme l’effet saisissant de l’ostinato (entre Boléro de Ravel et septième de Chostakovitch) confié à cinq caisses claires, ou l’intervention grinçante d’un pupitre de seizièmes de violons sur une spirale chromatique descendante.

À quelques objections près (dont une scène de danse au demeurant très jolie, mais qui semble elle aussi calquée sur le déroulement de The Tempest et freine un peu la dynamique dramaturgique), et moyennant l’acceptation du fait que le souffle shakespearien ne trouve pas d’équivalent dans un argument initialement conçu pour l’écran, The Exterminating Angel est un opéra virtuose, brillant et coproduit dans des conditions luxueuses.

Pierre Rigaudière