Les Indes galantes

Rameau

le 14/03/2019

par Olivier Rouvière

Chantal Santon-Jeffery (Hébé, Zima), Katherine Watson (Émilie), Véronique Gens (Phani), Reinoud Van Mechelen (Dom Carlos, Valère, Damon), Jean-Sébastien Bou (Osman, Adario), Thomas Dolié (Bellone, Huascar, Dom Alvar), Purcell Choir, Orfeo Orchestra, dir. György Vashegyi (2018).
Glossa 924005 (2 CD). 2h03. Notice en français. Distr. Harmonia Mundi.

 

Ainsi que le rappelle Sylvie Bouissou (musicologue en charge de l’édition des Opera omnia du Dijonnais) dans la notice du coffret, la partition des Indes galantes, du vivant de Rameau, n’a pas été intégralement éditée « sous sa forme opératique ». Six états principaux de l’ouvrage peuvent ainsi être reconstitués, ce qui explique les différences existant entre les enregistrements et productions qu’il a inspirés. La présente lecture s’intéresse à la dernière version supervisée par le compositeur, trois ans avant sa mort : le prologue a été raccourci (et se passe désormais du rôle de l’Amour), ainsi que nombre de récitatifs, le tremblement de terre a été simplifié, l’ordre des deux premières entrées inversé (« Les Incas du Pérou » précédant désormais « Le Turc généreux »). Surtout, l’on a ici totalement omis la troisième entrée, « Les Fleurs », et c’est bien dommage – même s’il faut rappeler qu’au XVIIIe, Les Indes ont presque toujours été données sous une forme similaire, c’est-à-dire en un prologue et seulement trois entrées, au lieu des quatre auxquelles nous sommes habitués (« Les Sauvages » n’existait pas, lors de la création de 1735). Mais Vashegyi se prive ainsi de la possibilité d’en signer – enfin – une version discographique de référence. D’autant qu’avec juste quelques répétitions et/ou prises supplémentaires, on la frôlait de près, la référence... Exemple : à l’audition, Dolié s’épuise sensiblement, au cours de la longue cérémonie du Soleil, mais les accrocs que sa voix laisse alors entendre auraient facilement pu être gommés, puisque nous sommes « au disque ». De même, Watson, superbe dans les récits d’Émilie, aurait pu corriger les incertitudes rythmiques entachant ses ariettes et Bou, fringant Osman, éviter d’autant trompéter en Adario. Dommage, dommage, vraiment, puisque le seul véritable point faible de la distribution est le Purcell Choir, qui ne peut se comparer aux phalanges francophones dans le même répertoire (une fois de plus, l’on se rend compte combien la justesse musicale, chez Rameau, est tributaire de celle de la prononciation : écoutez, pour vous en convaincre, « Brillant soleil » ou « Bannissons les tristes alarmes »). Que de satisfactions, par ailleurs ! Riche idée que de distribuer Gens en Phani : ce que la soprano a perdu en légèreté, elle l’a encore gagné, si possible, en noblesse, en intensité. S’il manque d’insolence en Damon (dans ce rôle, Crook semble indépassable), Mechelen, déjà présent dans l’intégrale d’Hugo Reyne (voir notre compte rendu), est délicieux partout ailleurs. Dolié campe un Alvar superlatif et, on l’a vu, aurait pu offrir un Huascar des plus humains. Le timbre de Bou est radieux, l’abattage de Santon-Jeffery incontestable, même si son élocution reste floue, contrairement à celle de Watson. La direction de Vashegyi pourra, avec le temps, se faire plus inventive (Air des Sauvages), mais rayonne déjà de sensibilité dans les moments tendres et de naturel dans les enchaînements. Enfin, son orchestre est fort beau, avec des basses particulièrement mordantes. Une lecture avec laquelle il faudra compter, mais qui aurait mérité plus de soins – et de complétude.

Olivier Rouvière