Through His Teeth

Luke Bedford

le 28/01/2019

par Pierre Rigaudière

Siri Karoline Thornhill (A), Sirin Kiliç (la Journaliste, la Sœur de A), Georg Gädker (R). Opera Factory Freiburg / Holst-Sinfonietta, dir. Klaus Simon (2017).
Bastille musique 7 (1 CD). Notice en allemand et anglais. Distr. bastille musique.

 

Bien que n’ayant pas la puissance dramaturgique des chefs-d’œuvre de ses aînés britanniques Thomas Adès et George Benjamin, Through His Teeth (2013-14), deuxième opéra de chambre de Luke Bedford, condense en moins d’une heure une action scénique dynamique, portée par une musique particulièrement efficace. Comme le Benjamin de Written on Skin, Bedford recourt à une vocalité remarquablement sobre, qui tient d’ailleurs souvent du récitatif et même, lorsque l’amplitude mélodique se resserre encore, du parlé-chanté. Pas plus que l’écriture parcimonieuse du petit ensemble de huit musiciens, qui vise davantage à enchevêtrer à tour de rôle un petit nombre de voix qu’à exploiter la densité du tutti, cette vocalité essentielle n’assèche le discours musical : bien au contraire, elle le rend limpide, réactif, et en fait le catalyseur plutôt que le commentaire de l’action psychologique.

Assez ramassé lui aussi, le livret du dramaturge écossais David Harrower fait alterner en seize scènes des séquences d’interviews de A, femme quadragénaire victime d’un escroc qui séduit des femmes pour leur extorquer d’importantes sommes d’argent, et des flashbacks retraçant l’histoire de cette relation. Sont intercalées des séquences avec la sœur de A, qui cassent la régularité de l’alternance tout en illustrant la détérioration des relations familiales sous l’influence de ce séducteur au pouvoir magnétique. Si les personnages restent anonymes, désignés par la seule initiale de leur prénom, ce n’est pas tant pour signifier comme chez Kafka une quelconque négation de l’identité que pour placer au centre du livret la question du nom – peut-on, doit-on nommer, que signifie le fait de nommer ? Seul Robert (R), l’escroc, est nommé, et encore le fait-il lui-même.

Le principal rôle féminin, celui de A, est incarné par la soprano Siri Karoline Thornhill, dont le timbre limpide convient parfaitement à l’effet de halo résonant que produit l’ensemble de la musique, voix et instruments confondus. D’une expressivité assez neutre alors qu’elle dialogue avec la journaliste qui s’apprête à l’interroger, probablement en direct à la télévision (sc. 1) – le tuilage des voix occasionne pratiquement un duo –, elle passe à un lyrisme plus affirmé lors de sa première rencontre avec R (sc. 2). Si la mezzo-soprano Sirin Kiliç (la Journaliste), se distingue de A dans le grave de sa tessiture, elle en reste assez proche par la clarté de ses aigus, ce qui, en vertu du recours aux rôles multiples – elle incarne également la Sœur –, tend à agir dans le sens de cette anonymisation des rôles. Seul rôle masculin, R se distingue de facto par son timbre. Plus encore que A, ce dernier tend à concentrer son lyrisme sur la première rencontre avec elle, qui correspond à la phase de séduction du stratagème, et dévoile progressivement sa vraie nature, avant tout celle d’un bonimenteur qui prétend travailler pour le MI5 et donc, en dépit de la voix souple et colorée du baryton Georg Gädker, une certaine impersonnalité.

Si la musique instrumentale, qui oscille en permanence entre climat chambriste et texture de petit ensemble, prend de faux airs de musique spectrale, alimentant ainsi la tendance générale à une musique plutôt fusionnelle, c’est que le compositeur a favorisé les harmonies consonantes qu’il a pris soin de gauchir par la déviation microtonale homéopathique de certaines notes constitutives. Dans cet exercice risqué, il parvient à dépasser l’effet « fausse note » – ou en tout cas à brouiller les repères sur ce qui est « juste » et ce qui ne l’est pas – pour proposer des couleurs harmoniques assez originales et expressives. Restituées avec précision par les musiciens de la Holst-Sinfonietta, que Klaus Simon dirige ici avec une précision rythmique qui ne retranche rien à un flux énergétique au tranchant parfois fauviste, ces subtilités microtonales contribuent à un timbre global qui ne semble pas cosmétique, mais bel et bien au cœur de la dramaturgie musicale. Simple mais efficace, l’utilisation de l’accordéon (peut-être un lointain écho des Trois Sœurs d’Eötvös), l’intégration des percussions – parmi lesquelles figurent trois « thunder tubes » (sc. 11), instruments dont la membrane principale est mise en vibration par une cordelette – plus une pincée de modes de jeux bruitistes se rapprochent parfois d’un effet électroacoustique.

Sa brièveté ne nuit pas à cet opéra de chambre, rythmé par la structure du livret conjuguée à une virtuosité compositionnelle qui confirme le talent de Luke Bedford dans le genre lyrique. On découvrira en outre un objet discographique original, dans un coffret de carton faussement brut et très élégamment agencé à l’intérieur, par lequel se distingue le jeune label bastille musique.

Pierre Rigaudière