Le Crépuscule des dieux

Wagner

le 03/01/2019

par Jean-Charles Hoffelé

Gun-Brit Barkmin (Brünnhilde), Daniel Brenna (Siegfried), Michelle DeYoung (Waltraute), Amanda Majeski (Gutrune), Peter Kálmán (Alberich), Shenyang (Günther), Eric Halfvarson (Hagen), Eri Nakamura (Woglinde), Aurhelia Varak (Wellgunde), Hermine Haselböck (Flosshilde), Sarah Castle, Stephanie Houtzeel, Jenufa Gleich (les Nornes), Chœurs Symphoniques de Bamberg, Chœur national de Lettonie, Chœur et Orchestre Philharmonique de Hong Kong, dir. Jaap van Zweden (Hong Kong, 18 et 21 janvier 2018).
Naxos 8.660428-31 (4CD). Distr. Outhere.


Ultime volet d’une Tétralogie inattendue qui aura fait couler beaucoup d’encre, ce Crépuscule se hausse-t-il au niveau de la récente Walkyrie du même cycle ? Privé de Wotan – l’incarnation majeure du cycle reste le portrait d’une sombre intensité qu’y dressait Matthias Goerne, le plus humain des Dieux – l’édifice risquait de perdre de sa superbe, d’autant que des distributions précédentes restaient seules Michelle DeYoung (hier Fricka, aujourd’hui Waltraute) et les Filles du Rhin.

Mais les deux héros de cette terrible coda se révèlent splendides : Daniel Brenna campe le plus juvénile, le plus allègre, le plus impertinent (sa scène avec les Filles du Rhin, au début de l’acte III !) des Siegfried que j’ai entendus depuis des lustres, voix claire mais bien assise, et quelle découverte que la Brünnhilde de Gun-Brit Barkmin, grand soprano à l’aigu insolent, voix ample mais tenue dont l’étoffe ne demande qu’à flamber dans une immolation subtilement composée. Les clefs de fa assassines sont d’une noirceur absolue, le Hagen d’Eric Halfvarson prenant des allures de Fafner, et le timbre mozartien d’Amanda Majeski dessine une Gutrune nostalgique, inquiète, avec dans la nature même de son instrument comme un souvenir de celui de Gundula Janowitz.

Distribution assez idéale par les temps qui courent, mais pourquoi ce Crépuscule ne m’étreint-il pas ? Les chœurs trop souvent un peu lointains, l’orchestre discret, tenu, dont les effets sont trop mesurés, trahissent un certain abandon de l’urgence qui avait embrasé la Walkyrie.

Il faut bien se l’avouer, Jaap van Zweden peine à tendre la grande arche de ce conte noir dont il n’entend guère la dramaturgie contrastée, les éclats, le risque constant de violence. Lissant tout dans un geste esthétique où sourd la nostalgie des splendeurs suscitées par Herbert von Karajan, il aura renoncé à la part la plus moderne de l’œuvre, ce théâtre d’orchestre que Pierre Boulez avait révélé mieux qu’aucun autre.

Jean-Charles Hoffelé