Fremd

Hans Thomalla

le 17/12/2018

par Pierre Rigaudière

Annette Seiltgen (Médée), Stephan Stork (Jason), Julia Spaeth (Enfant 1), Carlos Zapien (Enfant 2), solistes du chœur du Staatsoper de Stuttgart (Argonautes). Orchestre et Chœur du Staatsoper de Stuttgart, dir. Johannes Kalitzke (live, Stuttgart, 1er et 6 juillet 2011).
Col legno WWE 2SACD 40403 (2 SA-CD). Notice en allemand et anglais. Distr. DistrArt Musique. 

 

Cet opéra de Hans Thomalla est en soi singulier, l’essentiel de son livret consistant principalement en de longues didascalies scéniques et en des textes déclamés. On n’y entend aucun air à proprement parler, ce qui ne signifie pas que la voix chantée y soit négligée. On chante, dans Fremd, mais en marge du texte. Le lyrisme est délocalisé, et investit un environnement musical qui tient en partie du paysage sonore, psychologique autant que naturaliste. La scène 2 (sur les trois qui constituent l’opéra) comporte d’ailleurs une partie audio de field recording enregistrée en milieu urbain en Géorgie, et devient ici une métaphore acoustique du royaume de Colchide, la trame de l’opéra étant tissée par le récit du voyage de Jason et des Argonautes (sc. 1), du débarquement en Colchide et de la rencontre de Jason et Médée (sc. 2), de leur amour et des enfants qui en naissent (Intermezzo orchestral) puis, alors que Jason trahit Médée pour rester à Corinthe, de l’infanticide (sc. 3).

Sans le support de la mise en scène, dont on peut supposer qu’elle explicite les personnages et leurs relations, on tendra à percevoir cet opéra comme un Hörspiel. Littéralement dédramatisée, l’écoute aveugle nous laisse nous concentrer sur une très belle musique. Nombreux à intervenir de façon ponctuelle, les solistes de l’opéra de Stuttgart sont remarquables – l’alto colorature Ines Malaval (Hylas) est particulièrement impressionnante –et couvrent une large typologie de voix. Consistant le plus souvent en des vocalises, leurs parties vocales neutralisent la charge sémantique du chant. La soprano Annette Seiltgen se fait entendre à découvert dans la scène 3, et sa partie vocale emprunte par intermittence à la Médée de Cherubini, la dimension citationnelle créant une stratification stylistique dont le compositeur exploite les possibilités de collisions et d’ambiguïté. Stephan Stork se voit surtout confier des airs parlés – rythmé et phonétiquement désarticulé, celui de la sc. 2 rappelle immanquablement …Zwei Gefühle… de Lachenmann – et plus rarement des vocalises, qu’il dessine avec souplesse. À deux reprises, la berceuse Hush little baby produit son effet, un peu facile mais amené à point nommé et traité avec une grande délicatesse musicale : comme gelées, les harmonies tonales tendent à se tuiler partiellement, mais l’hédonisme ambiant de ces accords flottants est troublé par des impacts ponctuels suggérant l’infanticide.

De bout en bout, la musique orchestrale est aussi magnifique qu’originale. Stase harmonique et résonances nimbées sur fond de légère microtonalité et de glissements lents, ou discours plus énergique et incursions dans un univers acoustique bruitiste, le tissu orchestral est toujours cohérent et compte pour beaucoup dans la viabilité des options radicales du compositeur en matière de voix. Parmi celles-ci, la conception soliste du chœur trouve son apogée dans le très bel épilogue où la raréfaction d’un matériau exposé comme une succession d’aplats harmoniques, rappelle le Nono tardif. Le léger brouillard qui en émane n’est pas… étranger (fremd) au charme de cet opéra, à goûter de préférence en se laissant happer par l’écoute contemplative qu’il appelle.

Pierre Rigaudière