Fellow Travelers

Gregory Spears

le 17/10/2018

par Pierre Rigaudière

Aaron Blake (Tim), Joseph Lattanzi (Hawk), Devon Guthrie (Mary), Alexandra Schoeny (Mrs Lightfoot), Paul Scholten (Tommy), Cincinnati Symphony Orchestra, dir. Mark Gibson.
Fanfare Cincinnati FC-011 (2 CD). 2016. 111’. Notice en anglais. Distr. Cincinnati Opera.

 

Naissance, intensification, interruption, résurgence et rupture, en plein maccarthysme, d’une relation amoureuse homosexuelle entre un fonctionnaire du Département d’État américain et un aspirant reporter. Fondé sur le roman éponyme de Thomas Mallon, le livret de Greg Pierce offrait certains atouts – parmi lesquels un rythme enlevé, une certaine dose d’humour, une intrigue claire mais pas simpliste – pour faire de ce Fellow Travelers un opéra convaincant. Si la musique de Gregory Spears n’est pas dénuée de qualités, elle cumule cependant nombre de handicaps propres à en limiter la portée. Entre tendance néoclassique affirmée – amplifiée par une propension à la référence stylistique transhistorique – et penchant pour un minimalisme manifestement inspiré par celui de Philip Glass, le compositeur produit une matière orchestrale à laquelle on peut reprocher, en même temps qu’un manque de consistance et de raffinement des textures, une présence trop appuyée, trop constante et trop directe. Les amateurs de mezzo-tinto expressif, ceux qui apprécient, dans la dramaturgie comme dans la musique, que le message soit parfois suggéré et pas toujours martelé ou claironné en seront pour leurs frais. Il faut dire à la décharge de Gregory Spears que le Cincinnati Symphony Orchestra – ici un petit orchestre mozartien avec piano – ne fait ni dans la précision, ni dans la finesse, ni même dans la justesse irréprochable et dans la maîtrise des timbres et des couleurs, encore moins dans l’étagement des plans orchestraux. Bref, tout cela sonne au mieux comme un orchestre d’étudiants, au pire comme une fanfare, et peu de partitions survivraient à un tel traitement.

Laissons de côté les motifs récurrents – notes répétées, figure de gruppetto – jusqu’à l’overdose, les développements en sabots : reste le choix d’une harmonie minimale (une séquence traverse tout l’opéra comme un gimmick), favorisant l’oscillation sur des couples d’accords, façon gymnopédie. Le choix peut se défendre, mais la vocalité qu’il engendre, à savoir une sorte d'improvisation notée sur une trame très simple, charrie avec son appréciable souplesse un manque patent de directionnalité. Les lignes mélodiques restent trop tributaires de l’harmonie qui les porte, et même l’ornementation baroquisante sous forme de tremblé, par laquelle le compositeur met en exergue le rôle de Hawkins Fuller – encore une idée qui n’est pas sans intérêt – manque son but parce qu’elle est trop sporadique et semble ainsi dépourvue d’une véritable nécessité expressive. C’est dommage, d’autant que la voix du baryton Joseph Lattanzi est dense, souple, et dote le personnage de Hawk d’une intéressante ambiguïté expressive. Le ténor Aaron Blake ne manque pas non plus de présence, mais son timbre très clair, voire un peu dur et légèrement nasal suggèrent presque un registre de comédie musicale qu’accentuent quelques duos passablement emphatiques où la machine vocale s’emballe.

Les deux rôles féminins sont eux aussi complémentaires mais plus homogènes, et les envolées dans l’aigu d’Alexandra Schoeny, qui font de la secrétaire Mrs Lightfoot une personne vive et drôle, trouvent leur contrepoids dans la grande stabilité et l’amplitude vocale de Devon Guthrie, campant une Mary Johnson (l’assistante de Hawk) à l’épaisseur humaine plus sophistiquée.

Parmi les trois chanteurs aux rôles secondaires multiples, Christian Pursell se montre aussi consistant que polyvalent, les autres étant plutôt dévolus au versant comique de l’opéra. Mieux mis en valeur, certain partis pris de ce Fellow Travelers – l’insistance sur la langue parlée, souvent triviale, une structuration musicale jouant sur des ressorts de montage cinématographique, l’usage, trop simpliste ici, de leitmotive – auraient pu lui apporter une certaine originalité. Il en ressort finalement un opéra en forme de comédie musicale pesante et bavarde, grevée en outre par une exécution orchestrale approximative et, pour couronner le tout, un enregistrement médiocre.

 

Pierre Rigaudière.