Les Horaces

Salieri

le 15/10/2018

par Alfred Caron

Judith van Wanroij (Camille), Cyrille Dubois (Curiace), Julien Dran (le jeune Horace), Jean-Sébastien Bou (le vieil Horace), Philippe-Nicolas Martin (L'Oracle, Valère), Andrew Foster-Williams (Le Grand Prêtre), Eugénie Lefebvre (Suivante de Camille), Les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles, Les Talens Lyriques, dir. Christophe Rousset (live, Versailles, 2016).
CD Aparté AP 185. Distr. Harmonia Mundi.


Exposition, péripétie, catastrophe, c'est le schéma même de la tragédie antique selon Aristote qu'applique Nicolas-François Guillard dans sa réduction en trois actes de la pièce de Corneille pour le livret de la tragédie lyrique de Salieri, Les Horaces. Il y ajoute deux « divertissements », l'un dans le temple de Jupiter au moment du choix des champions de Rome, et l'autre précédant leur affrontement avec ceux d'Albe, ce dernier étant interrompu par les protestations des deux armées réunies qui voudraient empêcher la lutte fratricide. S'ils sont qualifiés d'intermèdes, ils relèvent plutôt du tableau en pantomime et constituent une partie totalement organique de l'action.
On est frappé dans ce second opéra français de Salieri par la concision et la rapidité de l'action qui se joue, en à peine une heure trente, à grands coups de ruptures, de coups de théâtre et de renversements, avec une densité de l'élément orchestral qui prend bien souvent le pas sur la voix et le chant. Seul le deuxième acte sacrifie à la dimension proprement lyrique et offre des moments où le traitement vocal dépasse le simple arioso, à travers la longue scène des retrouvailles immédiatement suivie des adieux de Camille et de Curiace, auxquels se mêlent les interventions des deux Horaces, le jeune et le vieux. On y remarque notamment un très bel air pour le ténor, héritage direct des airs tendres typiques des opéras de Gluck. Mais généralement, le compositeur semble se garder de tout développement et prend plaisir à briser le discours musical pour accentuer l'effet de précipitation et faire monter la tension. D'évidence, cette brutalité ajoutée à la violence du propos entraîna l'insuccès de l'œuvre à sa création devant la cour à Fontainebleau puis à sa reprise à l'Académie royale de musique, même si entretemps les auteurs en avaient modifié le dénouement. Dans la version initiale, pour éviter de montrer le fratricide, Camille se suicidait sur le corps de Curiace. Dans la version définitive, elle est simplement abandonnée à son désespoir tandis que l'on célèbre la victoire de Rome sur Albe, une fin étrange qui laisse à l'auditeur une impression de non-résolution du conflit à la base de la donnée tragique, soit l'affrontement des sentiments amoureux et du devoir.
On ne pouvait imaginer tempérament plus adapté à cette œuvre dramatique à l'extrême que celui de Christophe Rousset, qui la dirige avec un sentiment d'urgence permanent et laisse dans les ensembles une sensation de tension extrême. La distribution, totalement homogène et idiomatique, laisse peu à désirer. Idéal de timbre et de style est le Curiace de Cyrille Dubois, auquel répond le ténor plus corsé de Julien Dran dans le rôle épisodique d'Horace ; totalement crédible en Vieil Horace un rien pusillanime le baryton bien timbré de Jean-Sébastien Bou. Si Philippe-Nicolas Martin assume avec toute la noblesse voulue la partie de l'Oracle, et plus loin celle de Valère, une certaine trivialité et acidité de timbre renforcées par son accent anglo-saxon dépare le Grand Prêtre d'Andrew Forster-Williams. Dans le rôle central de Camille, Judith van Wanroij gâte un peu un timbre séduisant, une belle musicalité et un engagement authentique par une articulation qui manque de netteté et la rend souvent incompréhensible. L'ensemble bénéficie de la participation des Chantres du Centre de musique baroque de Versailles et séduira l'auditeur contemporain par cette « modernité » audacieuse qui dérangea tant les contemporains.

Alfred Caron.