Giovanna d'Arco

Verdi

le 10/10/2018

par Chantal Cazaux

Luciano Ganci (Carlo VII), Vittorio Vitelli (Giacomo), Vittoria Yeo (Giovanna), Gabriele Mangione (Delil), Luciano Leoni (Talbot), Chœur du Teatro Regio de Parme, I Virtuosi Italiani, dir. Ramón Tebar, mise en scène : Saskia Boddeke & Peter Greenaway (Parme, Teatro Farnese, oct. 2016).
DVD Cmajor 745608. Notice et argument angl., all., franç. Distr. DistrArt Musique.


L’après-bicentenaire verdien (2013) a vu s’enrichir soudain la vidéographie de Giovanna d’Arco : après les productions de Martina Franca 2013 (Dynamic) et de Milan 2015 (Decca), voici donc Parme et son Festival Verdi 2016. Les Italiens soignent Giovanna : Jessica Pratt et Jean-François Borras puis Anna Netrebko et Francesco Meli avaient servi avec art la partition de Verdi ; ici aussi le chant tient un rang honorable – surtout chez les hommes.

Timbre clair et solaire, ligne souple et intentions plutôt ciselées, Ganci possède un panache indéniable et une évidente italianité, même si son chant n’a pas le raffinement de Meli ou la classe de Borras. Même idiomatisme et même émission franche chez Vittorio Vitelli, quoiqu’un peu jeune de silhouette et même de timbre pour jouer le père de Jeanne. On aurait aimé chez tous deux plus de soin encore de la nuance et de l’expression (mais pour ce dernier point, la direction d’acteurs paraît les avoir laissés bien seuls, ou parfois contraints à d’improbables poses). À cela s’ajoute l’excellent Talbot de Luciano Leoni. En revanche, si la technique de Vittoria Yeo lui permet des aigus percutants, on reste songeur devant un timbre très inégal (gorgé de vibrato dans le haut-médium, vert et presque cru dans l’animato, manquant de soutien dans le grave), un chant très scolaire de phrasé et de galbe (contrairement aux nuances, recherchées), une intonation parfois en défaut : trop d’accrocs s’interposent entre l’interprète et le personnage qu’elle tente de dessiner pour que l’on soit vocalement séduit, ou même convaincu. C’est donc par son rôle-titre que cette version vidéo pèche par rapport à ses devancières. Dommage, d’autant que les chœurs du Teatro Regio de Parme sont parfaitement dans leur élément, menés, comme l’orchestre des Virtuosi Italiani, avec un bel esprit par la baguette de Ramón Tebar : dès l’ouverture, le nerf et les couleurs éclatent avec une violence ou un art de la narration qui n’oublie pas la finesse du trait. L’ensemble aurait donc pu offrir une belle leçon musicale, n’était Giovanna.

Mais il s’agit de vidéo… et l’image compte donc aussi. Face au spectacle scaligère de Moshe Leiser et Patrice Caurier, parfois contestable mais pensé et réalisé avec une cohésion certaine, comme face au souvenir de Werner Herzog (Bologne 1990, DVD Warner), la proposition de Saskia Boddeke et Peter Greenaway manque de relief comme de poésie. Prenant à contre-pied l’architecture du Teatro Farnese, ils disposent le public sur la scène et les interprètes dans les gradins. Bénéficiant dès lors d’un décor hors normes… ils l’habitent d’une multiplicité de procédés à effet (projections 3D, vidéos et, pour le DVD, incrustations à l’écran) ou de chorégraphies (Lara Guidetti) qui jouent la surcharge plutôt que l’émotion, et dont la captation peine à rendre compte parfaitement. À l’image des deux danseuses qui flanquent en permanence Giovanna (chacune représentant l’un des visages de l’héroïne : pure jeune fille ou combattante exaltée), les procédés sont lourdement symboliques, inefficaces (le chant et la danse rivalisent plus qu’ils ne fusionnent) et surtout totalement étrangers à la rhétorique verdienne (exemple : la danse ne sait plus que faire pendant les cadences de cabalette). Au loin (très loin, vu les dimensions du Farnese), les arcades s’emplissent ou se recouvrent d’images projetées, plus ou moins oniriques ou illustratives – fragments du libretto lisibles sur la pierre, citations d’œuvres d’art, effets de sang ou de feu, films ou photos... –, et l’espace qui surplombe les chanteurs voit flotter quelques gigantesques hologrammes. Mais point de théâtre ni d’émotion vraie sur ce proscenium restreint où les interprètes, surexposés par les lumières de Floriaan Ganzevoort (le défi est-il relevable d’éclairer de façon sensible tout à la fois des acteurs-chanteurs et un tel dispositif vidéo autour d’eux ?), tentent d’habiter cette image qui les dépasse au sens propre, spectaculaire par les moyens convoqués et l’espace investi mais sans vraie saveur ni palpitation de chair – en tout cas à l’écran.

Vidéographie augmentée, certes, mais en rien bouleversée.

Chantal Cazaux