The (R)evolution of Steve Jobs

Mason Bates

le 05/09/2018

par Pierre Rigaudière

Edward Parks (Steve Jobs), Sasha Cooke (Laurene Powell Jobs), Garrett Sorenson (Steve Wozniak), Wei Wu (Kōbun Chino Otogawa), Jessica E. Jones (Chrisann Brennan), Kelly Markgraf (Paul Jobs). The Santa Fe Opera Orchestra, Membres du programme de formation des chanteurs, dir. Michael Christie (Santa Fe, live 2017).
SACD Pentatone PTC 5186 690. Distr. Outhere.

L’opéra-biopic, une fausse bonne idée ? La figure de Steve Jobs prête certes le flanc à une approche romancée : génie visionnaire, succès industriel et commercial devenu iconique, personnalité tumultueuse et chef volontiers tyrannique, reconnaissance tardive d’une fille d’abord reniée mais dont il empruntera le nom, Lisa, pour baptiser un ordinateur commercialisé en 1983. Le risque d’aligner faits et anecdotes n’était pas minime et, bien que Mark Campbell ait pris la précaution de soigneusement bouleverser la chronologie des dix-huit scènes (encadrées par un prologue et épilogue) de son livret, c’est pourtant bien une succession événementielle, bardée d’états d’âme un peu simplistes et émaillée de flashbacks et de flashforwards que l’on perçoit. Le modèle cinématographique hollywoodien est d’ailleurs si prégnant que l’on en serait presque content ne n’avoir affaire qu’à la simple captation audio de l’opéra, les indications scéniques du livret laissant deviner un usage trop systématique du fondu-enchaîné entre les situations scéniques.

Quoique bénéficiant de la virtuosité du compositeur en matière d’orchestration, la musique de Mason Bates puise elle aussi trop abondamment dans les ressorts conventionnels de la musique de film (qui compte d’ailleurs parmi les activités du compositeur) et tout y est trop propre et aseptisé, comme dans le livret. Les scènes impliquant le maître zen Kōbun Chino Otogawa (plus particulièrement l’union par ce dernier de Jobs et Laurene Powell, sc. 17) occasionnent tour à tour un pseudo-médiévisme et un exotisme musical bon marché. Restent les qualités divertissantes de cet opéra qui tient plutôt de la comédie musicale. On retrouve par moments une énergie qui peut rappeler celle d’un Bernstein ou d’un Sondheim, et, à défaut d’être (r)évolutionnaire, l’écriture vocale est efficace.

Les interprètes jouent sur du velours et donnent libre cours à un lyrisme généreux. Le ténor Edward Parks est aussi convaincant dans les deux facettes psychologiques de son personnage : vif et enjoué (avec un climax de décontraction lors de son hallucination musicale due au LSD) ou cassant et odieux, il fait preuve d’une égale clarté vocale. Le Steve Wozniak (Woz, ami de la première heure, que Jobs n’hésitera cependant pas à congédier froidement) de Garrett Sorenson ne se départit pas non plus de son vibrant lyrisme ; outre ses airs, il est également présent dans plusieurs duos et trios. La basse solide de Wei Wu fait de Kōbun, sorte de Sarastro aidant Jobs à trouver le chemin de la paix intérieure comme celui de la simplicité (obsession qui devait se révéler déterminante pour l’allure de nombre de produits électroniques frappés de la prestigieuse pomme), le havre de sagesse de l’opéra. De façon classique, la relative légèreté vocale de la soprano Jessica E. Jones contraste avec le timbre plus enveloppant de la mezzo-soprano Sasha Cooke pour différencier Chrisann Brennan, compagne du jeune Steve et mère de Lisa, de Laurene, épousée à l’âge de la pleine maturité, garante de l’équilibre du couple.

Chaque personnage se signalant non seulement par une caractéristique musicale (les harmonies suaves de Laurene) mais aussi par une couleur instrumentale (l’inévitable steel guitar pour Steve, les saxophones pour Woz, les flûtes pour Chrisann), on ne risque guère de se perdre dans une intrigue déjà peu complexe. Mais si l’on ne craint ni les excès de grandiloquence (notamment un passage où l’emphase toute postromantique des cordes frise le grotesque), ni les clichés harmoniques hollywoodiens, ni une motorique dopée aux basses synthétiques, ni une électronique assez copieusement nourrie de sons issus de l’univers Mac (il faut reconnaître que l’utilisation de jingles partagés entre sons informatiques et instruments de l’orchestre est adroite), on pourra apprécier le dynamisme d’une musique de fosse que le Santa Fe Opera Orchestra et Michael Christie propulsent sans mollir, et dont les meilleurs moments ne sont pas sans rappeler le style de John Adams.

À l’opéra aussi, l’enternainment, surtout réalisé avec un tel professionnalisme, peut avoir son charme. On aurait cependant aimé qu’une création lyrique consacrée à Steve Jobs réponde à sa célèbre injonction : « Think different ».

P.R.