Le Comte Ory

Rossini

le 27/07/2018

par Chantal Cazaux

Leonardo Ferrando (le comte Ory), Lars Arvidson (son Gouverneur), Daniela Pini (Isolier), Igor Bakan (Raimbaud), Erika Miklosa (la comtesse Adèle), Irina de Baghy (Ragonde), Danka Milacic (Alice), Jonas Samuelsson (un Paysan), Chœur et Orchestre de l’Opéra de Malmö, dir. Tobias Ringborg, mise en scène : Linda Mallik (Malmö, 4-5 janvier 2015).
DVD Naxos 2.110388. Notice et synopsis en anglais. Distr. Outhere.

Jamais encore monté à Stockholm, Le Comte Ory était passé à Göteborg en 1967 puis s’était éclipsé de Suède jusqu’à cette production de Malmö reposant sur l’édition critique de Damien Colas. Vraie surprise musicale, la captation témoigne en revanche d’une mise en scène moins heureuse : la scénographie de Karin Betz, mêlant éléments de costumes fantaisistes et historicistes, subit un carton-pâte presque misérabiliste qui peine à convaincre de son univers mi-cartoonesque (l’abstraction naïve domine les grandes scènes d’ensemble, Ory en faux prophète a la barbe bouclée des livres d’image), mi-réaliste (le Gouverneur est ivre jusqu’à la moindre fibre de son vêtement élimé). La direction d’acteurs de Linda Mallik ne tranche pas plus entre gag franchement potache et humour plus subtil, tout comme la chorégraphie de Nathalie Ruiz, pas assez graphique pour relever un univers scénique par trop terne (couleurs fades) et cruel (les lumières plates de Mikael Sylvest et la réalisation d’Anders Granqvist s’ingénient à en révéler les matériaux qui « font faux »).

Pourtant il y a ici de très jolis moments rossiniens, à commencer par la direction de Tobias Ringborg, à la tête d’un orchestre vibrionnant, parfaitement idiomatique dans ses accents, ses tempi, ses articulations et son attention aux chanteurs : il les mène autant qu’il les écoute, infléchit ici un tempo et récupère là un phrasé pour maintenir de bout en bout vivacité et poésie à l’équilibre, de même que des ensembles et des chœurs très soigneusement réalisés. Vocalement, certaines réserves sont réelles : le timbre de Leonardo Ferrando (Ory) est parfois nasal et doté de quelques incertitudes d’intonation voire d’endurance (surtout dans la redoutable cabalette du trio du II, « J’entends d’ici le bruit des armes ») ; le français d’Erika Miklosa (Adèle) est entaché d’un accent impossible, qui ne connaît aucune voyelle nasale (« rannnndé-moi le bonheur », etc.), et sa vocalise n’est pas toujours d’une précision horlogère ; quant à Lars Arvidson (le Gouverneur), il paraît bien erratique dans son émission. Et pourtant : voici un ténor qui ne fait qu’une bouchée des aigus d’Ory, les coule dans la phrase sans même donner le sentiment de décocher une note inaccessible, et déroule son rôle dans un français châtié qui rend inutile tout sous-titrage ; voici une comtesse Adèle aux suraigus aisés, au timbre intrinsèquement beau, aussi cristallin que fruité, et au vrai panache de diva (quoiqu’un peu pincée). Si Igor Bakan n’impose pas son Raimbaud (scéniquement outré et vocalement un peu encombré), Irina de Baghy est une Ragonde très stylée, jusque dans le sillabando le plus serré ; et Daniela Pini est un Isolier parfait – élocution idéale, crédibilité du travesti, jeu pénétré, chant d’une énergie tenue, dont un fiorito de belle école. Mieux : tous les ensembles font oublier les petits défauts individuels pour révéler une harmonieuse et très rossinienne mise en place des articulations, des vibratos, des intentions. Et le chœur séduit à chaque intervention – les ténors notamment, aux aigus souples et charmeurs propres à donner envie de leur ouvrir la porte.

La dimension visuelle, peu enthousiasmante à l’œil, et les quelques réserves vocales ne doivent pas nous priver de saluer de beaux talents réunis et, plus encore, la réelle intégrité stylistique d’une réalisation musicale qui ravit souvent l’oreille.

C.C.