Randall Bills (Agorante), Alessandra Marianelli (Zoraide), Maxim Mironov (Ricciardo), Manuel Di Pierro (Ircano), Silvia Beltrami (Zomira), Artavaszd Sargsyan (Ernesto), Diana Milan (Fatima), Anna Brull (Elmira), Bartosz Zolubak (Zamorre), Camerata Bach Choir Poznan, Virtuosi Brunensis, dir. José Miguel Pérez-Sierra (live, Wildbad Rossini Festival, 2013).
CD Naxos 8. 660419-21. Distr. Outhere.


Un an exactement sépare la création de ce dramma serio à Naples, fin 1818, de celle, milanaise, de Bianca e Falliero qui lui succèdera. L’un et l’autre revivront à notre époque grâce aux bons soins du Festival de Pesaro, avant que son cousin de Wildbad ne reprenne le flambeau – comme en témoignent les deux enregistrements qui nous arrivent quasi simultanément (voir Bianca e Falliero récemment chroniqué).

Au-delà de ces coïncidences, le rapprochement s’impose entre ces deux ouvrages longtemps snobés. L’un et l’autre diviseront à l’origine public et critique quant à leur degré de nouveauté formelle, de respect de la tradition seria ou, de manière plus anachronique, du tribut payé à Cimarosa. Versus le conservatisme vocal supposé des Milanais, le San Carlo de Naples au service duquel le compositeur officie pour la cinquième fois avec Ricciardo e Zoraide, inspiré par la geste des croisades médiévales, lui offre une plus grande liberté d’innovation et l’assurance de disposer d’une troupe de chanteurs sans égale. Les ténors Nozzari et David se disputeront ainsi le cœur de la Colbran incarnant la belle Zoraide, au désespoir de la femme légitime sacrifiée sur l’autel de cette passion et que le musicien confie aux bons soins de la contralto Pisaroni plutôt qu’à l’habituel castrat antagoniste de l’héroïne. La partition privilégie certes les ensembles sur les airs solistes, réduits à quatre occurrences de haut vol, mais place la barre très haut pour chacun d’eux. Reste que cette histoire filandreuse située dans une Nubie imaginaire aux confins de l’Ethiopie et de l’Egypte, mêlant chrétiens d’Orient et d’Occident, croisades, enlèvements et passion amoureuse, ne vaut que pour et par sa musique. Aux trio, quatuor et sextuor a cappella d’une admirable poétique vocale – à son acmé dans les deux finales de l’opéra – ajoutons une palette instrumentale et des influx pré-belliniens insolites. Sans posséder la force novatrice des futurs Ermione ou Maometto, cet opus napolitain mérite une grande attention.

La présente intégrale, succédant au coffret Opera Rara dirigé par David Parry et magnifié par la superlative Nelly Miricioiu affrontée aux ténors Ford et Matteuzzi, souffre de deux handicaps : son orchestre et sa protagoniste. Malgré ou à cause de la générosité de sa battue, le chef Pérez-Sierra, ex-assistant d’Alberto Zedda, laisse la bride sur le cou aux cordes des Virtuosi Brunensis portées à l’imprécision indolente. Alessandra Marianelli insupporte quant à elle par la crudité de son timbre et de ses assauts aigus, sa vocalisation et ses accents erratiques. Sans en imposer, la mezzo Silvia Beltrami, distribuée dans le rôle de l’épouse trahie, tient mieux sa ligne et sa partie. Des deux ténors, l’Américain Randall Bills, lent à se mettre en voix, assume pleinement ensuite, sous les atours du roi de Nubie, les périls d’une écriture exigeante du grave à l’aigu. Mais on appréciera surtout la délectation dispensée par le suave et délié Mironov, timbre de miel, virtuosité au petit point, variations subtilement ornées pour idéaliser son Ricciardo, chevalier paladin épris de sa princesse orientale. Le duo à la tierce dominé par ces rossiniens de belle école est un modèle de grâce.

La rareté de l’œuvre comme l’excellence de ce protagoniste – auquel succèdera bientôt Flórez lors de la troisième reprise pesaraise, l’été prochain – justifient la note attribuée à cette version par ailleurs servie par un plateau et un chœur bien en phase.

J.C.