Carmen

Bizet

le 28/01/2018

par Louis Bilodeau

Gaëlle Arquez (Carmen), Daniel Johansson (Don José), Scott Hendricks (Escamillo), Elena Tsallagova (Micaëla), Sébastien Soulès (Zuniga), Rafael Fingerlos (Moralès), Jana Baumeister (Frasquita), Marion Lebègue (Mercédès), Dariusz Perczak (le Dancaïre), Simeon Esper (le Remendado), Wiener Symphoniker, Chœur du Festival de Bregenz et Chœur philharmonique de Prague, dir. Paolo Carignani. Mise en scène : Kasper Holten (juillet 2017).

DVD C major 742208. Distr. DistrArt Musique.

 

Disons-le d'emblée : c'est principalement pour son aspect spectaculaire que l'on pourra s'intéresser à cette production de Carmen enregistrée sur les bords du lac de Constance. Le nom à retenir ici est celui de la décoratrice britannique Es Devlin, dont les lyricophiles connaissent surtout le travail à Covent Garden (Salomé, Les Troyens, Don Giovanni, Magahonny) et qui ne craint pas les projets démesurés, comme elle l'a prouvé en 2012 lors de la cérémonie de clôture des Jeux olympiques de Londres. Pour le chef-d'œuvre de Bizet, elle a conçu un gigantesque dispositif scénique de plus 20 mètres de hauteur constitué de 62 cartes à jouer qui semblent avoir été lancées en l'air par les deux mains immenses – celles de Carmen, bien sûr – que l'on retrouve côté jardin et côté cour. Les cartes composant le mur de scène paraissent pivoter et se métamorphoser (du carreau au pique, par exemple) grâce à de superbes projections, tandis que celles au sol forment un plateau aux multiples niveaux de jeu. Le tableau le plus poétique se situe au début du troisième acte, avec le feu des bivouacs se reflétant sur la surface de la vaste étendue lacustre. Dans cet espace non conventionnel, le metteur en scène Kasper Holten règle un spectacle haut en couleur et en partie aquatique, notamment dans une chanson bohême pour le moins « éclaboussante » et dans la scène finale, où Don José lutte dans l'eau avec Carmen avant de la noyer. Autre idée assez inusitée bien que défendable : au début de ce même duo final, l'héroïne caresse tendrement son ancien amant et l'embrasse avec beaucoup d'effusion.

Si un tel déploiement de moyens techniques convient bien au public essentiellement populaire (sans aucune connotation péjorative) du Festival de Bregenz, c'est cependant lui faire injure que de lui présenter une version à ce point tronquée. Qu'on en juge : réduit à 118 minutes, l'opéra est amputé de très nombreux passages, les plus substantiels étant les numéros 19 (sextuor et chœur « Écoute, écoute, compagnon... »), 21 (morceau d'ensemble « Quant au douanier ») et 25 (chœur « À deux cuartos »). La majorité des reprises sont évidemment coupées, de même que le début du duo Don José-Micaëla et la totalité des dialogues ; et nulle trace ici des récitatifs de Guiraud. Comme s'il était pressé d'en finir au plus vite, Paolo Carignani adopte des tempi souvent précipités et multiplie les décalages avec le plateau ; c'est d'autant plus dommage qu'il sait bien faire sonner les Wiener Symphoniker. Éprouvés par de fortes bourrasques et une averse violente au deuxième acte, les chanteurs affrontent crânement les éléments, ce qui mérite d'être souligné. Gaëlle Arquez incarne une zingara féline, fière, à la sensualité parfaitement assumée mais jamais outrancière. Un peu à bout de souffle dans la habanera, elle prend bientôt ses marques et propose une incarnation qu'elle saura sans doute mûrir dans le cadre de véritables intégrales. Quoique réduit à sa plus simple expression, le rôle de Micaëla est bien défendu par la délicate Elena Tsallagova, qui doit chanter son grand air juchée à une bonne quinzaine de mètres du sol. Du côté des hommes, la déception est totale, avec un Daniel Johansson et un Scott Hendricks complètement fourvoyés en José et Escamillo incapables de respecter le moindre phrasé et ignorant jusqu'aux rudiments de la prononciation du français. Des seconds rôles on ne retiendra que la Mercédès de Marion Lebègue, mezzo à surveiller. Une version somme toute bien frustrante qui nous donne furieusement envie de retourner aux productions dirigées par Gardiner, Pappano, Casadesus et Nézet-Séguin.