Hamlet

Faccio

le 28/12/2017

par Jean Cabourg

Pavel Cernoch (Amleto), Claudio Sgura (Claudio), Eduard Tsanga (Polonio), Sebastien Soulès (Orazio), Paul Schweinester (Laerte), Iulia Maria Dan (Ofelia), Oshamilja Kaiser (Gertrude), Sabine Winter (la Reine), Wiener Symphoniker, Prague Philarmonic Choir, dir. Paolo Carignani, mise en scène : Olivier Tambosi (Festival de Bregenz, 18 juillet 2016).

DVD et BR Cmajor 740608. Distr. DistrArt Musique.

 

Etre ou ne pas être un héros d’opéra ? La question se pose depuis la première adaptation lyrique de la tragédie shakespearienne par Luigi Caruso en 1790 ! Une vingtaine d’autres suivraient, dont celle d’Ambroise Thomas au XIXe siècle, seule à s’être maintenue au répertoire grâce à des barytons d’exception tels que Faure, Maurel, Renaud ou Tita Ruffo. C’est au contraire le déclin vocal du légendaire Tamburini qui, en 1871 à La Scala, précipita le naufrage de l’ouvrage signé Franco Faccio, deux ans après sa prometteuse création gênoise. Le jeune chef d’orchestre et compositeur qui prenait, cette même année, ses fonctions de directeur musical du théâtre milanais, avait sans doute présumé de ses forces créatrices. Alors même que Verdi, dont on allait donner la première d’Aida au Caire, avait hésité si longtemps à se mesurer au géant élisabéthain, son cadet ne se contentait pas de brocarder l’aîné encombrant : il lui damait le pion avec cet Amleto sur un livret de son camarade Boito, pour l’heure féroce détracteur du compositeur d’Un ballo in maschera ! Reste que la tragédie lyrique en quatre actes qu’il nous est donné d’apprécier aujourd’hui mérite plus que de la curiosité.

Il aura fallu au chef d’orchestre et musicologue américain Anthony Barrese beaucoup de science et de ténacité pour restaurer la partition de la seconde version de l’ouvrage à partir d’un manuscrit autographe des plus hiéroglyphiques. Représentée (et enregistrée) à Albuquerque (Nouveau-Mexique) puis dans le Delaware, elle est ici l’objet de tous les soins du Festival de Bregenz, sous la baguette de Paolo Carignani. A ce dernier, le soin de conférer à ce métissage d’accents festifs verdiens, d’atmosphères berlioziennes et d’ensembles énergiques la force et la cohérence d’un discours musico-théâtral d’une réelle efficacité. Car le texte de Boito n’égale point, on s’en doute, celui de son futur Otello, ni a fortiori la géniale réussite de Falstaff : il se contente de reprendre les points d’orgue de la pièce, depuis l’apparition du fantôme, le monologue d’Hamlet qui s’ensuit, la représentation théâtrale destinée à démasquer l’assassin du Roi, jusqu’aux remords de l’épouse d’icelui et à la folie suicidaire d’Ophélie, prélude au dénouement tragique.

Si le compositeur habille chacune de ces péripéties d’une expressivité vocale au premier degré qui, à défaut de profondeur psychologique ou métaphysique, sonne juste, le metteur en scène joue ici à fond la carte du théâtre dans le théâtre que lui fournit Shakespeare avec sa mise en abyme du régicide, jusqu’à situer le soliloque du prince devant sa table de maquillage et à le grimer tel le futur Canio d’I pagliacci. Sols en miroirs où se reflètent les mouvements des chœurs comme les flambeaux mortuaires pour le dernier voyage d’Ophélie, costumes de courtisans clownesques, saisissant éclairage spectral composent un spectaculaire cérémonial visuel.

Le ténor tchèque Pavel Cernoch, héros au front bientôt inutilement marqué d’une balafre d’éosine, campe un Hamlet halluciné, surjouant sa quête de sens métaphysique du geste et de la voix, cette dernière un rien rebelle à ses intentions tant l’émission forcée vise à un pré-vérisme malvenu. En souffre notamment son emblématique monologue, ponctué des appoggiattures que Verdi confiera à la flûte au début de la déploration de Philippe II mais qui préludent ici à un discours trop grandiloquent. Le couple royal usurpateur, manière de clone du Macbeth verdien, tout de noirceur, est gâté par les écarts de justesse du baryton, tandis que l’Ophélie de la Roumaine Iulia Maria Dan conjugue lyrisme ombré et lumière diaphane, un rien entachés par d’improbables aigus forte.

En somme, même si l’on hésite à crier au chef-d’œuvre, une redécouverte à ne pas snober, dans l’attente d’éventuelles distributions de nature à confirmer notre début d’adhésion à cette musique ambivalente.

J.C.