La storia di Orfeo

Monteverdi, Rossi, Sartorio

le 06/06/2017

par Olivier Rouvière

Philippe Jaroussky (Orfeo), Emöke Baràth (Euridice), I Barocchisti, dir. Diego Fasolis (2017).

CD Erato. Notice en français. Distr. Warner Music.

Avouons-le : le projet nous laissait dubitatif. Peu amateur de disques-concepts, ce digest de l'histoire d'Orphée réalisé à partir d'extraits des trois plus célèbres Orfeo du XVIIe siècle - ceux de Claudio Monteverdi (Mantoue, 1607), Luigi Rossi (Paris, 1647) et Antonio Sartorio (Venise, 1672) - nous paraissait artificiel. L'écoute balaie ces préjugés en révélant un pasticcio aussi somptueusement interprété que passionnant à entendre.

Des trois opéras cités, n'ont été ici sélectionnés que les passages mettant en scène les protagonistes, Orphée et Eurydice - ce qui, bien entendu, donne une idée assez éloignée des deux ouvrages les plus récents où abondent les rôles secondaires. En outre, il a fallu s'arranger avec les partitions car si, chez Rossi et Sartorio, Orphée est bien incarné par un castrat soprano, Monteverdi le confiait à un ténor (grave). D'où la transposition d'une octave réalisée pour les airs du héros montéverdien, interprétés (pour la première fois, comme il le souligne) par le contre-ténor Jaroussky : on y perd en immédiateté charnelle ce qu'on y gagne en délié (« Possente spirto ») et en ferveur mystique (« Rosa del ciel »). Notons qu'outre sa virtuosité, le chanteur fait valoir ici, une fois encore, sa diction superlative, son art d'habiter le mot et de lui conférer clarté et mystère, ce qui est loin d'être un détail dans ce répertoire. Paradoxalement, il se montre moins à l'aise dans les pages pour castrat de Rossi et particulièrement dans le lamento « Lagrime, dove sete ? », où la tension vocale confère trop d'acidité à son émission. Le dense soprano d'Emöke Baràth, aux riches sonorités de gorge et au discret vibrato, campe pour sa part une Eurydice sensuelle dont la voix se marie parfaitement à celle de son lunaire fiancé dans deux sublimes duos de Rossi. La scène de sa mort et l'apparition de son fantôme (toutes deux dues à Sartorio), l'envoûtante passacaille « Mio ben, teco il tormento » (Rossi) font partie des autres moments qui la voient briller. A côté des protagonistes, donc, ne paraît que le chœur, celui de la Radiotélévision suisse : assez dispensable lorsqu'il intervient en plein effectif (« Vien Imeneo » de Monteverdi), plus délectable lorsqu'il se limite à un quatuor de voix féminines (les deux divines déplorations de Rossi). Mais ce que l'on admire le plus, dans cet enregistrement, c'est le naturel du « montage » et des enchaînements : Fasolis a si parfaitement su doser les extraits que les hiatus stylistiques ne se sentent pas ou servent le propos expressif. Par exemple, le passage du « Risvegliati, sù » de Sartorio à la scène des Enfers de Monteverdi fait l'effet d'un superbe travelling dans le temps musical. La direction du chef suisse, à la tête de Barocchisti aussi savoureux qu'attentifs, semble aussi avoir gagné en souplesse, par rapport à ses incursions dans l'opéra séria. Pour Orphée et Eurydice, l'histoire, ici, se termine mal ; pour le critique ronchon, tout, ou presque, va pour le mieux...

O.R.