Scylla et Glaucus

Leclair

le 10/12/2015

par Olivier Rouvière

Emöke Barath (Scylla), Anders J. Dahlin (Glaucus), Caroline Mutel (Circé), Virginie Pochon (Vénus), Marie Lenormand (l'Amour), Frédéric Caton (Hécate), Les Nouveaux Caractères, dir. Sébastien d'Hérin (2014).
CD Alpha 960. Notice en français. Distr. Outhere.

 

Contemporaine des ouvrages de Rameau, l'unique tragédie du violoniste Jean-Marie Leclair, Scylla et Glaucus (1746), ne rencontra pas le succès lors de sa création et ne fut jamais reprise. C'est fort dommage, car se révèle ici un génie hardi et personnel, qui excelle dans une certaine emphase italianisante (écoutez la dramatique ouverture et le dénouement, fulgurant) en même temps qu'il renouvelle le genre très français auquel il ressortit (quelle grâce dans les « petits airs » de Glaucus, quelle expressivité dans les riches préludes ou dans les danses, moins étranges que celles de Rameau, mais d'une mélodie plus franche) ! Sans doute faut-il imputer l'échec de Leclair à un livret (d'Albaret) languissant, qui échoue à revivifier la sempiternelle opposition entre la sorcière (Circé) et le héros (Glaucus) épris d'une autre femme (Scylla), modèle déjà trop présent chez Lully (Amadis, Atys, etc.) et ici réduit à sa plus simple expression (il n'y a que trois protagonistes, tous les autres rôles n'étant qu'épisodiques). La Circé de Leclair, cependant, s'impose, entre Armide et Médée, comme une fascinante anti-héroïne, d'une cruauté sans nom, surtout lorsqu'à l'acte IV elle invoque l'Etna, Hécate et les démons, dans une suite d'airs phénoménaux.

Ressuscitant l'œuvre en 1986 (Erato), John Eliot Gardiner avait eu la main heureuse, confiant Circé à une Rachel Yakar prodigieuse d'éloquence. En dépit de registres extrêmes spectaculaires (« Et toi, dont les enchantements»), Caroline Mutel, faute d'une émission plus stable, plus concentrée, d'une diction plus mordante, est loin d'atteindre au niveau de Yakar. Pareillement, le charmant Anders Dahlin n'affiche pas la même richesse de teintes, d'inflexions, l'ambivalente sensualité de l'irremplaçable Howard Crook. Seule Emöke Barath fait jeu égal avec une Donna Brown trop passive, en dépit d'un français encore exotique. La direction de Sébastien d'Hérin, à la tête d'un ensemble qui mérite son nom, nous avait enthousiasmé dans les ramistes Surprises de l'Amour (Glossa, Révérence) et ne nous déçoit pas : souple, vivante, sachant flatter le caractère « vocal » de la musique, respirer (sarabande du Prologue) et s'emporter (descente de Vénus), elle ne possède peut-être pas la précision superlative de celle de Gardiner mais, à l'occasion, s'avère plus émouvante (duo d'amour du IIIe acte). Hélas, d'Hérin ne dispose ni des English baroque Soloists (aux cordes nettement plus incisives), ni, surtout, du Monteverdi Choir : le chœur ici rassemblé, disparate, hésitant, mal enregistré, et dont sont issus de calamiteux coryphées féminins (actes II et V) constitue le gros point noir du disque. Restons donc fidèle à Gardiner tout en saluant cette courageuse tentative !

O.R.