Kristine Opolais (Manon Lescaut), Jonas Kaufmann (Des Grieux), Christopher Maltman (Lescaut), Maurizio Muraro (Geronte de Ravoir), Benjamin Hulett (Edmondo), Ch. et Orch. du ROH Covent Garden, dir. Antonio Pappano, mise en scène : Jonathan Kent (Londres, juin 2014).
DVD et Blu-ray Sony 88875105199 et 5209. Distr. Sony.

 

La vidéographie de Manon Lescaut était jusqu'alors dominée par le classicisme visuel : à New York en 1980 (Scotto et Domingo sous l'égide de Levine et Menotti, DG) puis en 2008 (avec Mattila et Giordani, EMI), à Londres en 1983 (Te Kanawa et... Domingo, encore, sous celle de Sinopoli et Friedrich, Warner) comme à Milan en 1998 (Guleghina et Cura dirigés par Muti et Cavani, TDK), une scénographie historiciste respectait l'opéra autant qu'elle risquait son étouffement poussiéreux. C'est donc une véritable alternative que propose ce DVD avec la captation de la nouvelle production du ROH Covent Garden, résolument moderne.

Manon Lescaut peut-elle être, au XXIe siècle, « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre » qu'au XVIIIe ? Oui, nous répondent le metteur en scène Jonathan Kent et le scénographe Paul Brown. On peut s'amuser de l'anecdotique (le coche d'Arras transformé en monospace classe V de Mercedes), mais surtout constater que tout fonctionne sans perdre un gramme des tensions sociales, économiques, psychologiques, du livret : le casino-motel où l'on se retrouve pour flirter « et plus, si affinités », Géronte en grand patron qui s'y approvisionne en chair fraîche, un sordide casting TV de peep-reality-show en guise d'appel pour l'exil, et une bretelle d'autoroute abandonnée pour l'agonie finale - panneau « dead end » superflu... « Tout fonctionne » aussi car tout est soigneusement pensé, et amplifié par une direction d'acteurs sans un instant de vacuité. Exemples ? la distance intérieure qui sépare les deux amis Edmondo et Des Grieux, parfaitement rendue par leur vêtement (le premier en sportswear débraillé, le second en costume sage) et leur attitude en scène ; ou le Madrigal, séquence voyeuriste organisée par Geronte pour son bon plaisir. L'appartement de ce dernier parvient même à faire un clin d'œil au siècle de Prévost, avec sa décoration d'un néo-rococo bling-bling.

Musicalement, on est également plutôt comblé. Antonio Pappano, à son affaire, porte l'orchestre du ROH Covent Garden à un bel engagement, lyrisme du galbe, rondeur des effets, sens du théâtre évidents. Kristine Opolais, indéniablement à son aise dans une mise en scène qui l'expose généreusement - mais sans rendre cette Manon Lescaut particulièrement sympathique, presque excédée parfois par les soupirs de son amant -, est pourtant vocalement un peu courte de couleurs et de medium pour le rôle. Certains mots qui devraient tomber, tragiques, s'effacent, seulement ternes. Effectuant une prise de rôle attendue, Jonas Kaufmann se montre d'abord prudent puis, comme à son habitude, riche d'une présence vocale et théâtrale aussi ténébreuse que vaillante. Autour d'eux, Christopher Maltman est un remarquable Lescaut, cynique et fier puis défait, quand Maurizio Muraro offre un Geronte plus inquiétant et autoritaire que de coutume, véritable troisième homme de l'intrigue et non, comme souvent, ridicule vieillard. Joli timbre, le ténor de Benjamin Hulett est toutefois un peu court en Edmondo et doit y forcer ses moyens.

Aux côtés des grands classiques intemporels, on gardera un œil sur cette vision contemporaine et tranchante. Le blond peroxydé remplaçant la perruque poudrée, le vertige des illusions y aiguise sa cruauté.

C.C.