Magdalena

Villa-Lobos

le 21/05/2010

Paris, Théâtre du Châtelet

par Harry Halbreich

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Il aura fallu attendre plus de soixante ans pour que Magdalena franchisse enfin l’Atlantique et atteigne Paris. Fruit d’une commande américaine passée en 1947 (Villa-Lobos était alors extrêmement populaire aux États-Unis), cette « aventure musicale », comme la qualifiait l’auteur,  fut achevée et créée l’année suivante, à Los Angeles puis à San Francisco, et enfin au Ziegfeld Theatre à Broadway, toujours avec un très vif succès mais qui ne se prolongea pas et qui fut suivi d’un long oubli jusqu’il y a peu. Conformément aux vœux des commanditaires, il s’agit moins d’un opéra que d’une authentique comédie musicale avec songs entrecoupés de dialogues parlés (en anglais bien sûr), ballets et décors fastueux dans la meilleure tradition de Broadway. Rien de plus réjouissant, de plus jaillissant, que ce Villa-Lobos typiquement brésilien, mais mâtiné ici de touches d’accent yankee. La commande prévoyait à l’origine un simple montage-adaptation des succès les plus connus du compositeur, mais il n’était pas question qu’il s’y restreigne, et s’il se cite en effet fréquemment, c’est dans le cadre d’une opulente partition originale de près de deux heures à l’orchestration rutilante.Nous sommes en 1912, dans la jungle colombienne, au bord du Rio Magdalena (c’est lui, et non l’une des deux héroïnes, qui donne son titre à l’œuvre), où de pauvres Indiens triment dur dans les mines d’émeraudes du général Carabaña, féroce et obèse dictateur que nous rejoignons bientôt dans un « gay Paris » savoureusement parodique bourré de clichés yankees, où il passe son temps à faire la noce, gavé de plats mitonnés par sa maîtresse Teresa. Mais les Indiens, stimulés par le révolutionnaire et conducteur de bus Pedro, et malgré les objurgations de la douce et pieuse Maria, leur chef en l’absence du padre José, gardien de la statue de la Vierge, se sont mis en grève, et le général regagne d’urgence sa mine, Teresa dans ses bagages. Il n’hésite pas à briser l’amour de Pedro et de Maria, en offrant à celle-ci un fabuleux mariage dans l’espoir de briser la grève. Heureusement, Teresa, folle de jalousie, le gave au point qu’il en crève (comment ne pas penser ici à Jakob Schmidt dans Mahagonny de Weill-Brecht succombant lors de l’absorption de son troisième veau). Non sans avoir donné l’ordre de faire exploser le buste de Pedro, qui n’échappe à l’attentat que gravement blessé.Fidèle à son idéal révolutionnaire, il a fait enlever la statue par des Indiens restés païens. Mais, le méchant général mort, la douce Maria réussit à mettre fin à une grève devenue sans objet, la statue regagne son autel, les amoureux réunis rendent grâce à Dieu, mais le pauvre Pedro succombe à ses blessures dans les bras de Maria. Fin édifiante voire bien-pensante, mais la vénération mariale des Indiens, comme des latinos en général (pensons à la Guadalupana patronne du Mexique !), est vive et profonde.La verve brésilienne éclate dans les nombreux divertissements dansés où Villa-Lobos s’en donne à cœur joie à grands coups de percussions locales. Une valse nostalgique évoque Paris (sa mélodie demeure populaire aujourd’hui encore), une autre plus vigoureuse, de style espagnol, accompagne le festin entraînant la crevaison du Général. L’hymne que chante Pedro à la gloire de son autobus – l’un des grands succès à Broadway – est entouré de fraîches rondes enfantines, qui émaillent toute la partition et où le compositeur n’a eu qu’à puiser dans ses souvenirs  cariocas. Quelques concessions à la sentimentalité un peu molle et fade propre au goût de la comédie musicale américaine disparaissent heureusement durant le deuxième acte.Donnée hélas pour cinq représentations seulement, la production originale du Châtelet est excellente, avec la mise en scène pleine de vie et d’imagination de l’américaine Kate Whoriskey s’inscrivant dans les décors très réussis de Derek McLane, tour à tour forêts équatoriales stylisées ou Paris de haute fantaisie. Les costumes hauts en couleurs de Paul Tazewell mettent en valeur l’excellente chorégraphie du Sud-Africain Warren Adams et à d’autres moments s’intègrent au décor. Eblouissement de femmes-fleurs juchées dans les arbres, le lever de rideau du deuxième acte est un enchantement.Mis à part le rôle épisodique du vieil Indien, à la voix vraiment fatiguée (Harry Nicoll), la distribution vocale n’offre que satisfactions, avec la Québécoise Marie-Eve Munger en émouvante Maria à la voix d’une pureté vraiment angélique contrastant efficacement avec la Teresa vive et piquante d’Aurélia Legay, avec le Noir sud-africain Miamly Lalapansi, Pedro à la voix éclatante et à la superbe prestance, avec le caricatural général Carabaña,somptueusement rembourré de François Le Roux dans un truculent rôle de composition, avec le noble padre José de Victor Torres, avec une dizaine d’excellents danseurs, avec les enfants de la Maîtrise de Paris et les Chœurs du Châtelet et avec enfin le très bel Orchestre de Navarre venu de Pampelune, et dont le gouvernement régional coproduisait le spectacle. Un spectacle placé sous la houlette de Sébastien Rouland, dont la direction sait doser le tonus et l’émotion tout au long d’une soirée sans un fléchissement au point qu’elle semble passer trop vite. Voilà un hommage tardif, mais magnifique, à la mémoire du grand compositeur brésilien, dont le cinquantenaire de la mort a été célébré l’an dernier avec une discrétion excessive en France. A présent, dans un registre tout différent, quand verrons-nous son âpre et puissante adaptation de la Yerma de García Lorca, elle aussi inédite en France ?...         
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Photos : TMP/Marie-Noëlle Robert.