Platée

Rameau

le 12/03/2010

Opéra national de Strasbourg

par Didier van Moere

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Platée années cinquante Et si Platée, sortie d’un aquarium, devenait une victime de la folie consumériste ? Voilà la batracienne ramiste projetée dans l’univers standardisé des années cinquante, des « Trente glorieuses » précise Marianne Clément, où chacun, aux Etats-Unis surtout, a sa voiture, sa télé et son frigo flambant neufs. Pourquoi n’aurait-elle pas, elle aussi, un manteau rose et des cheveux platinés comme les stars de son temps ? Les dieux ont disparu : « c’est vous, c’est moi », ajoute le metteur en scène ; les objets de culte sont désormais les biens de consommation. Pas étonnant que la folie, du coup, s’incarne en la publicité, vendeuse d’illusion. Marianne Clément opte pour le burlesque, avec ce Prologue transformé en « party », où Jupiter et Junon se font une scène comme un couple moyen. Si la transposition dans l’après-guerre est tout sauf une idée nouvelle, elle a ici sa cohérence et l’on se sent soulagé de voir une production ne plagiant pas celle de Laurent Pelly, qui a tant marqué la dernière décennie. Marianne Clément fait autre chose et c’est tant mieux. Il n’empêche : elle s’essouffle vite, accumulant les effets et les gags jusqu’à saturation – on a droit à la statue de la liberté, Einstein et de Gaulle viennent féliciter la mariée, les personnages regardent Autant en emporte le vent. La satire sociale finit par tourner court, heureusement soutenue par la chorégraphie inventive de Joshua Monten. En un mot, cela manque de finesse… tout le contraire de la direction de Chrisophe Rousset. Là où Marc Minkowski jouait à fond la carté d’une théâtralité débridée, le chef des Talens lyriques, plus concentré, préfère, quitte à en oublier parfois la scène, souligner les raffinements de l’instrumentation sans appuyer les effets, privilégiant l’humour et le second degré plutôt que l’ironie grinçante, travaillant moins sur le brillant que sur la délicatesse des couleurs – on comprend qu’il évoque l’ambiguïté de ce Gilles de Watteau qui l’a toujours « fasciné ». La distribution se signale par une grande homogénéité, même si Evgueniy Alexiev insulte à la langue et au style français en Cithéron et en Momus, si Cyril Auvity, avant d’être un Mercure exemplaire, peine beaucoup à assumer la tessiture de Thespis, si Salomé Haller est seulement impeccable en Folie trop douce. Drôle mais jamais caricatural, le Jupiter de François Lis en impose, par le timbre, la tenue et le style. Quant à Emiliano Gonzalez Toro, il n’a guère à craindre de ses rivaux, très à l’aise dans ce rôle de haute-contre dont la tessiture ne l’éprouve jamais, parfaitement maître de ses syllabes et de ses vocalises dans l’air des oiseaux, remarquable aussi pour son incarnation assez sobre d’une Platée moins ridicule que pitoyable, presque touchante par son désir d’identification à ses icônes et, au fond, assez proche de nous.         C’est, après Louise, le second opéra français peu représentés que Marc Clémeur met à l’affiche d’une première saison strasbourgeoise comptant sept nouvelles productions sur neuf – dont deux créations françaises, Richard III de Battistelli et Aladin et la lampe merveilleuse de Nino Rota. La prochaine saison proposera aussi deux raretés françaises.             
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Photos Alain Kaiser