Émilie

Saariaho

le 01/03/2010

Opéra national de Lyon

par Harry Halbreich

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Pour son troisième opéra, Kaija Saariaho a fait appel pour la quatrième fois à son librettiste préféré,  le grand écrivain libanais  Amin Maalouf, et une fois de plus elle lui a demandé d’évoquer le destin d’une femme. Après la femme inaccessible du temps des Croisades (L’Amour de loin), la Mater Dolorosa témoin horrifié des atrocités de la guerre de Bosnie (Adriana mater), la philosophe et mystique Simone Weil (l’oratorio La passion de Simone ), c’est la personnalité extraordinaire et même géniale d’Emilie, marquise du Châtelet, qui se voit abordée aujourd’hui.Première femme de l’histoire à s’être fait un grand nom dans le domaine des sciences (physique, astronomie, mathématiques), à une époque où elles étaient un domaine réservé aux hommes (son père, conscient de ses dons, lui assura les meilleurs professeurs privés, car l’université lui était évidemment interdite), elle nous laisse également un Discours sur le bonheur, qu’elle rechercha dans une vie amoureuse ardente jusqu’à la fureur.Elle fut la maîtresse passionnée de Voltaire, qui l’abandonna au bout de dix ans, puis du beau et frivole marquis de Saint-Lambert, qui l’abandonna bien plus vite, mais après lui avoir fait un enfant. C’est près du terme de cette grossesse que la surprend l’œuvre nouvelle, alors qu’elle achève l’œuvre de sa vie, une traduction enrichie et commentée du grand traité en latin d’Isaac Newton Principes mathématiques de la philosophie naturelle. Elle est à son bureau en train d’écrire une lettre d’adieu passionnée à Saint-Lambert qui, elle ne le sait que trop, ne l’aime plus, lettre sans cesse interrompue par les pressentiments de sa fin proche (elle accouchera quelques jours plus tard et en mourra, précédant de peu son enfant dans la tombe), par le souvenir de sa liaison avec Voltaire, par maintes réflexions philosophiques, et surtout par l’angoisse et la révolte de se sentir piégée dans son corps de femme, dans son ventre gravide. Lorsqu’elle espère pouvoir encore tenir son enfant dans ses bras, c’est à son livre publié qu’elle pense et non à son bébé : tragique dichotomie propre à la femme et qui ne trouvera un début de solution qu’avec Marie Curie un grand siècle et demi plus tard.  Kaija Saariaho s’est fixé le défi redoutable d’un immense monodrame d’une heure vingt (ses deux précédents les plus célèbres, Erwartung de Schönberg et La Voix humaine de Poulenc ne duraient que trente et quarante-cinq minutes), laissant seule en scène sa dédicataire et créatrice, la grande Karita Mattila, sa compatriote. Epreuve de force pour l’interprète, mais aussi pour le metteur en scène, le public et au tout premier chef la compositrice elle-même. L’orchestre de chambre, où domine un clavecin discrètement amplifié, tisse le camaïeu raffiné auquel Kaija Saariaho nous a habitués, musique de textures, d’harmonies colorées et de timbres où l’élément rythmique et même mélodique recule au second plan, ce qui accentue l’impression de grisaille et parfois d’uniformité, tout se passant au niveau de la vie intérieure de l’héroïne. Aucune action, à vrai dire, et la mise en scène de François Girard se limite nécessairement à quelques lentes déambulations et à deux défaillances proches de l’évanouissement. Mis en valeur par les merveilleux éclairages de David Finn (une voûte  étoilée devenant graduellement éblouissante), le décor de François Séguin, non moins admirable, représente un planétarium à la manière du XVIII ème siècle surmonté d’une plate-forme observatoire. C’est dans cet espace « en transit » vers un au-delà pressenti qu’évolue le personnage déjà un peu irréel d’Emilie, que Karita Mattila incarne avec une intensité bouleversante en sa sobriété, et toutes ses prodigieuses ressources vocales ne sont pas de trop pour relever le défi. Par moments, une discrète transformation électronique en direct vient détimbrer et octavier sa voix vers un grave quasi-masculin. Kazushi Ono met en valeur les nuances les plus infinitésimales des textures arachnéennes de l’orchestre.Certes, l’œuvre n’est pas d’un accès aisé, il faut s’abandonner à sa fascination subtile et si spécifiquement féminine pour y pénétrer. On n’imagine guère d’autre interprète capable de l’assumer aussi pleinement. Espérons qu’un CD et surtout un DVD pourront capter le souvenir de ces moments exceptionnels.


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OEP56_3.jpgPhotos : J.P. Maurin/ Opéra national de Lyon.