The Sound of Music

Rodgers

le 08/12/2009

Paris, Théâtre du Châtelet

par Chantal Cazaux

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C’est Noël au Châtelet : The Sound of Music (en VF, La Mélodie du bonheur) arrive à Paris pour la première fois en version scénique, 50 ans exactement après sa création et dans une nouvelle production. Celle-ci reste fidèle à l’œuvre (fixée – voire figée – dans l’imaginaire du public francophone par le biais du film de 1965 avec Julie Andrews) tout en la renouvelant avec fraîcheur et poésie. Gageure que relève Emilio Sagi, le metteur en scène, principalement grâce aux décors de Daniel Bianco : les montagnes autrichiennes sont bien là – qui sont un personnage à elles seules, fondatrices de l’esprit de liberté de Maria, de l’espace acoustique que son chant parcourt et des jodels typiques qui parsèment les mélodies de Richard Rodgers –, mais jamais où on les attend. En fond de décor, certes, mais aussi en fresques murales, chez le Capitaine von Trapp, ou en toile tendue sur les fauteuils de son salon : alors les neiges bleutées, agrandies en motifs quasi abstraits, semblent tour à tour des peintures imitation marbre ou une toile de Jouy décalée. On ne saurait mieux faire sentir l’immersion des personnages et de leur âme dans une terre qui leur est esprit de vie. De ces décors mêmes découle naturellement la part plus sombre du scénario, qui voit une famille lutter contre l’annexion de son pays par l’Allemagne nazie quand tous, autour d’eux, font le dos rond et laissent passer cet Anschluss qu’ils croient n’être qu’un orage. Et quand la famille von Trapp se produit en récital pour tenter de fuir les occupants, la solution du théâtre dans le théâtre, perche évidente du livret tendue au metteur en scène, trouve ici un poids particulier : les officiers SS déambulant dans les travées du balcon renvoient soudain à l’histoire de Paris occupé et du Théâtre du Châtelet qui fut alors débaptisé de son nom de « Théâtre Sarah-Bernhardt ». Tout l’art de la production (et d’ailleurs de l’œuvre elle-même) réside dans l’équilibre justement trouvé entre ce fond historique dramatique et un livret qui mêle romance, humour et tendresse joyeuse.L’équipe vocale est formidable, à commencer par les protagonistes habitués de l’opéra autant que du musical : Sylvia Schwartz, une Maria naturelle, mélange imprévisible de doute et de force intérieure bien loin d’une Heidi des alpages à laquelle semble la réduire l’affiche du spectacle par Pierre et Gilles ; Rod Gilfry, Capitaine portant beau, et sa fille Carin Gilfry jouant son aînée déjà embarquée dans les affres de l’adolescence – d’une voix néanmoins mûre et franche. La Mère supérieure de Kim Criswell possède une belle autorité lumineuse et porte « Climb Every Mountain » comme un hymne glorieux, tandis que l’intendante de Lee Delong, fantasque à souhait, assure la touche légère avec une espièglerie charmante. Chœur des nonnes impeccable, septuor des enfants itou… seule l’amplification des voix, correcte dans le chant mais trop prégnante et réverbérée dans le parlé, apporte un minime bémol à l’ensemble – et il faut ajouter le plaisir d’un Orchestre Pasdeloup dirigé avec pétulance par Kevin Farrell. Gagner la confiance des enfants ou célébrer les plaisirs de la vie, mais aussi chanter le pays que l’on va perdre ou fuir une invasion : tout est ici affaire de musique, enjeu précieux que chaque chanson de Rodgers & Hammerstein relève avec une justesse rare et qui fait de cette œuvre un trésor tout particulier du répertoire lyrique. A savourer absolument.