Fortunio

Messager

le 10/12/2009

Paris, Opéra-Comique

par Chantal Cazaux

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Photo E. Carecchio.


Après soixante ans d’éclipse, Fortunio revient à l’Opéra-Comique, qui avait accueilli sa création en 1907, pour le plus grand bonheur des mélomanes. La partition de cette « comédie lyrique » d’André Messager est un petit bijou d’invention mélodique, de raffinements harmoniques, d’humour et de gravité entremêlés, de légèreté mutine et d’élans passionnés. S’inspirant duChandelier d’Alfred de Musset, les librettistes (Gaston Arman de Caillavet et Robert de Flers) tissent en quatre actes une intrigue dont le ressort peut sembler à première vue superficiel : Jacqueline trompe son mari avec un beau Capitaine, utilisant l’ingénu et empressé Fortunio comme paravent pour détourner les soupçons de son époux, avant de succomber finalement à l’amour sincère du jeune homme. Certes. Mais Musset n’est pas le boulevard, et ce faux théâtre bourgeois masque des personnages complexes, irréductibles à leur seule fonction dans l’intrigue, et surtout en évolution permanente. Cet équilibre ambigu qui glisse de la séduction provinciale à la radiographie de l’âme pour terminer en pirouette, nous renverrait plutôt à deGrandes manœuvres revues et corrigées par Guitry.

Messager a parfaitement traduit la richesse de profil de ces personnages, notamment le rôle-titre qui, de jeune Chérubin s’enflammant à chanter la femme idéale, devient amant de cœur et de corps par la seule force du sentiment – sentiment qui s’exprime par certains des moments les plus intenses de la partition, proche alors du plus beau Massenet et d’une veine dramatique de haute tenue. Cette « Chanson de Fortunio »-là, bien différente de celle plus connue d’Offenbach, commence au Comique et finit à l’Opéra, sans que le passage du sourire à la gorge serrée ne se signale, grand art du compositeur qui exige un interprète subtil. C’est le cas de Joseph Kaiser, dont on ne sait s’il faut louer plus le talent de jeu personnel, d’une immense acuité d’émotions, ou la direction d’acteurs de Denis Podalydès ; les deux sans doute, qui convergent ici en une incarnation saisissante. De grand dadais innocent mais tourmenté à bel amant maladroit mais passionné, il parcourt toute la gamme qui donne à Fortunio son épaisseur et son intérêt.Comme le reste de la distribution, Joseph Kaiser s’exprime en outre dans un beau français, compréhensible et projeté, et l’on retrouve le plaisir rare de suivre une soirée lyrique sans avoir recours en permanence aux sous-titres. Ce « beau français », diction et voix, est là aussi pour le Landry de Jean-François Lapointe, le Clavaroche de Jean-Sébastien Bou (un peu faible dans le grave néanmoins), et la Jacqueline de Virginie Pochon, à laquelle un timbre fruité donne une séduction tendre. L’ensemble du plateau, rôles secondaires et petits rôles en ensemble, est de bonne tenue, mais on regrette infiniment le Maître André de Jean-Marie Frémeau, diction plus confuse dans un timbre très mat et trop largement vibré, et surtout mise en place très déficiente, qui oblige Louis Langrée à récupérer sans cesse les décalages et éviter les sorties de route. C’est peut-être cela qui conduit aussi le chef, pourtant pleinement au fait des trésors d’une partition qu’il conduit amoureusement, à pousser trop haut l’Orchestre de Paris, sans oser toutes les subtilités de timbre et de dynamique (les bois, souvent très en avant), au point de souvent couvrir le plateau.Plateau qui, lui, nous laisse un peu sur notre faim : Denis Podalydès dit avoir voulu « bovaryser » l’intrigue, en exprimer l’ennui provincial et les aspirations au vol court. Vision qui lit cette comédie lyrique avec intelligence et sensibilité, qui épaissit un peu plus encore les personnages et leurs enjeux… mais qui conduit aussi à appuyer l’ombre des choses, leur aspect grisâtre, au risque d’en perdre la part comique. Le fil du rire n’est heureusement jamais coupé, Podalydès est un grand du théâtre, de l’esprit et du mot, mais la scénographie brumeuse et hivernale d’Eric Ruf enclôt quand même la soirée dans un espace un peu dépressif, terne et aride. Le jeu sur les ambiguïtés de décors et de lumières (dedans/dehors, jour/nuit) est, conceptuellement, une réponse fine à l’ambiguïté des situations et des sentiments, mais devient concrètement un no man’s land diffus où manquent le cisèlement et la piqûre du texte. Son élégance permet néanmoins à l’œuvre de s’y mouvoir avec poésie, privilégiant le doux-amer à la fantaisie. Un Fortunio délicat, donc, à redécouvrir, qu’on… « ose aimer ».