Christian Immler (Antiochus), Hana Blažiková (Stratonica), Harry van der Kamp (Seleucus), Sunhae Im (Mirtenia), Sherezade Panthaki (Ellenia), Aaron Sheehan (Demetrius), Jesse Blumberg (Hesychius), Jan Kobow (Negrodorus), Boston early Music Festival Orchestra, dir. Paul O’Dette, Stephen Stubbs et Robert Mealy.
CPO 555 369-2 (3 CD). Distr. DistrArt Musique. 3h45’. 2020. Notice : anglais.

« Puisqu’on ne peut avoir le meilleur, contentons-nous du passable », déclara le conseil de Leipzig en 1722, avant d’offrir à Jean-Sébastien Bach le poste de kantor de Saint-Thomas, que venait de refuser Christoph Graupner (1683-1760). C’est dire la réputation de ce compositeur qui, au disque, n’était représenté que par une poignée de cantates et d’ouvertures ! Avant de terminer sa carrière à la cour de Darmstadt, Gaupner se signala en composant cinq opéras pour l’Opéra du Marché aux oies de Hambourg, où il avait été engagé comme claveciniste en 1707 (peu après le départ de Haendel, donc). Antiochus et Stratonice (aussi sous-titré L’amore ammalato), créé en 1708, est l’un de ceux-ci. Comme le livret de tous les ouvrages écrits pour Hambourg (par Keiser, Haendel, Mattheson, et Telemann, le compositeur dont Graupner apparaît le plus proche), celui d’Antiochus – sans doute inspiré d’un texte vénitien – propose des airs tantôt en allemand, tantôt en italien, des intermèdes comiques, des chœurs, des ballets à la française, et développe plusieurs intrigues. La principale intéresse Séleucus I° (général d’Alexandre le Grand puis fondateur de la dynastie perse des Séleucides) qui, s’apercevant que son fils Antiochus se meurt d’amour pour sa seconde épouse, Stratonice, finit par la lui céder. Un épisode goûté des peintres (David, Ingres) et même des compositeurs (Méhul) mais peu théâtral, flanqué ici d’une trame secondaire mettant en scène la magicienne Mirtenia, désireuse de séduire le prince Demetrius, déjà marié à Ellenia. Face à ce matériau abondant, Graupner effectue des choix : si, en dépit de quelques « airs de magie » et vivants trios, l’intrigue secondaire captive peu, l’amour discret d’Antiochus est relevé de traits sublimes par le compositeur, qui a mis tous ses soins dans la composition de la dizaine d’arie (et de presque autant d’accompagnatos) confiée à ce rôle de baryton. Leur expressivité donnerait envie de tous les citer, du labyrinthique « Mein Gemüthe », animé par un quatuor d’instruments solistes, au dissonant « Betriegrische Hoffnung », en passant par la berceuse funèbre « Ja, hochgekränckter Geist », qui ne déparerait pas une Passion de Bach ! Il faut dire que Christian Immler, dont la voix chaude s’est fort épanouie ces dernières années, s’y montre constamment bouleversant. Les deux ténors sont aussi bien séduisants, Kobow profitant des nombreux morceaux entrainants confiés au valet Negrodorus (sa scène de beuverie « polonaise » en trois langues, à l’Acte II, est irrésistible) et Sheehan campant un rêveur Demetrius. L’émission raidie par l’âge de Van der Kamp convient à son rôle de vieux souverain, le timbre acide d’Im ne messied pas à la vilaine Mirtenia mais la voix droite et prépubère de Blazikova ne rend pas pleine justice à la tendre Stratonice. Leur Niobe de Steffani (Erato, 2015) et leur Almira de Haendel (CPO, 2018) ont prouvé qu’O’dette et Stubbs maitrisaient cette esthétique baroquissime, puisant à toutes les écoles européennes, qu’ils auréolent de poésie et d’humour : en dépit d’inévitables longueurs, leur réalisation est une fois de plus exemplaire.  


Olivier Rouvière