Leszek Skrla (le Porte-Glaive), Anna Fabrello (Hanna), Karolina Sikora (Jadwiga), Ryszard Minkiewicz (Damazy), Stanisław Daniel Kotliński (Zbigniew), Paweł Skałuba (Stefan), Krzysztof Bobrzecki (Maciej), Piotr Lempa (Skołuba), Stefania Toczyska (Cześnikowa), Alicja Rumianowska (Marta), Piotr Kusiewicz (Grześ), Wiesława Maliszewska (Ochmistrzyni). Chœur et Orchestre de l’Académie de musique de Gdańsk, dir. Zygmunt Rychert (live concert, 11-12 mai 2018).
Dux 1500-1501 (2 CD). Notices et synopsis en polonais et en anglais. Distr. DistrArt.

 

Sept ans après Halka, en 1865, Le Manoir hanté valait à Moniuszko un autre triomphe. Le sujet en était plus polonais encore, avec ces deux frères jurant de rester célibataires pour mieux servir leur pays… puis épousant deux sœurs aussi patriotes qu’eux. La censure russe comprit si bien le message qu’elle interdit l’œuvre après trois représentations. Il est vrai que le Porte-Glaive, par exemple, dans un air aussitôt célèbre chanté sur un rythme de polonaise, y célèbre les vertus héroïques des vrais Polonais et que le sieur Damazy, vêtu à l’occidentale, n’y est guère flatté, antithèse du valeureux Stefan – ténors tous les deux, mais, on s’en doute, pas de la même manière. Trop tard sans doute : on savait déjà les airs de l’opéra. Quant à l’histoire du manoir hanté, elle relève de la pure légende… et n’effraie nullement les deux frères. Deux ans après l’insurrection de 1863, un opéra manifeste, où les danses nationales ne se comptent pas – avec, à la fin, une ébouriffante mazurka. Sans doute aussi le chef-d’œuvre de Moniuszko, plus encore que Halka, plein d’humour et de sentiment, où son inspiration mélodique atteint son apogée, rehaussée par un art subtil de l’instrumentation et une connaissance sans faille des tessitures : de Hanna, la sœur soprano, à Skołuba, le sommelier basse, l’écriture flatte les voix. Il faut mettre Moniuszko à côté d’Auber et des Italiens.  

Dux voulait-il célébrer l’année Moniuszko, né il y a deux cents ans ? Ce concert est une mauvaise pioche, d’autant plus que la version de Jan Krenz, chef trop méconnu ou trop oublié aujourd’hui, s’impose toujours vingt ans après. Elle a, de surcroît, le mérite d’être intégrale, ce que n’est pas celle, plus récente et très bonne, de Jacek Kasprzyk. À l’Académie de musique de Gdansk – qui porte le nom de Moniuszko, on a aussi coupé… mais nous ne nous en plaignons pas. Mieux vaut ne pas imaginer le duo de Hanna et de Stefan avec le pauvre Paweł Skałuba, dont la quinte aiguë ferait recaler n’importe quel étudiant de conservatoire. Les clés de fa, si elles s’écoutent, si Piotr Lempa a les graves de Skołuba, n’ont guère dégrossi leur chant – et allez donc cherchez la noblesse d’un Andrzej Hiolski chez le Porte-Glaive plébéien de Leszek Skrla. Beaucoup plus présentable, Anna Fabrello n’est pas pour autant, par le timbre ou la vocalise, le brillant soprano d’opéra-comique qu’exige Hanna. Restent les deux vétérans : deux présences. Autrefois Berger dans Le Roi Roger de Simon Rattle, Ryszard Minkiewicz s’habille maintenant en petit marquis poudré. À soixante-quinze ans, Stefania Toczyska reprend du service en tante marieuse, elle qui se démenait déjà chez Kasprzyk. Il ne faut pas compter sur le laborieux Zygmunt Rychert, totalement dépourvu d’esprit, pour faire pétiller la musique de Moniuszko, ni sur un chœur et un orchestre vaillants mais médiocres. Dux n’a vraiment pas servi la cause.

Didier van Moere