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Louis Riel,
le 30/07/2017 - Festival d'Opéra de Québec
Louis Bilodeau

 

 

Cinquante ans après sa création par la Canadian Opera Company de Toronto, le puissant « drame musical » Louis Riel du compositeur ontarien Harry Somers (1925-1999) fait l'objet d'une nouvelle production montée dans le cadre des festivités du 150e anniversaire de la fédération canadienne. D'abord donné à Toronto puis à Ottawa, l'ouvrage est repris à Québec avec sensiblement la même distribution, soit trente solistes se partageant quarante rôles, sans compter les chœurs et de nombreux figurants, effectifs colossaux qui évoquent jusqu'à un certain point la démesure de Guerre et Paix de Prokofiev. Tout comme dans le chef-d'œuvre du compositeur russe, le destin des personnages est ici indissociable d'un contexte historique extrêmement agité, marqué par les violents affrontements entre les représentants du gouvernement canadien de John A. Macdonald et les Métis des provinces actuelles du Manitoba et de la Saskatchewan dirigés par Louis Riel (1844-1885). Contrairement à l'épopée russe, l'opéra de Somers se termine non pas par la victoire de la nation injustement attaquée, mais plutôt par sa défaite, son écrasement à vrai dire, et la pendaison de son chef, devenu depuis une figure mythique de l'histoire canadienne.

En écho au dialogue que le gouvernement fédéral a entamé avec les peuples autochtones canadiens depuis une vingtaine d'années et qui s'est notamment traduit par la commission « Vérité et Réconciliation », le metteur en scène Peter Hinton accorde très justement aux Métis et aux « Premières Nations » (Amérindiens) une place essentielle. Absente de la version originale –filmée en studio en 1969 et disponible en DVD –, cette présence muette mais ô combien significative rend le spectateur beaucoup plus conscient du drame d'une nation ayant dû lutter farouchement contre l'assimilation. Dès le début du premier acte, ce sont ces figurants qui, en entrecroisant leurs bras, symbolisent la barrière que les Métis érigent pour délimiter leur territoire et se protéger contre l'envahisseur. Le regard inquiet de ces hommes et de ces femmes fiers qui investissent la scène dans de nombreux tableaux et qui semblent interroger Riel sur les conséquences de ses décisions met en exergue les enjeux profonds du drame. Ajoutons que l'œuvre est chantée en anglais, français, michif (langue des Métis) et cri (langue amérindienne).

Dans un décor dépouillé permettant de rapides changements de scènes et où la projection du plan du Parlement d'Ottawa suffit par exemple à évoquer le bureau de Mcdonald, la direction d'acteurs de Hinton caractérise à merveille les protagonistes : exaltation politique et délire mystique de Riel, rouerie et alcoolisme de McDonald, bonté et désenchantement de Mgr Taché, médiateur entre le gouvernement et les Métis... La fin du premier acte est particulièrement frappante, avec le feu au centre du plateau et dont l'intensité augmente en fonction de la vision de Riel qui croit être la réincarnation du roi David.

Dans cette scène cruciale où abondent les mélismes vocaux d'une grande difficulté d'exécution, et tout au long de la représentation, le baryton Russell Braun s'approprie le rôle-titre avec maestria. Le jeu sobre est en harmonie avec un chant généreux et d'une endurance remarquable. Il s'agit à n'en pas douter d'une incarnation majeure de la scène lyrique canadienne des dernières années. Alain Coulombe campe pour sa part un Mgr Taché d'une grande dignité et dont la somptueuse voix de basse convient admirablement à son personnage. Dans le rôle de l'ineffable premier ministre Mcdonald, James Westman sait toujours trouver le ton juste et se montrer parfois parfaitement odieux. Simone Osborne interprète avec une sensibilité à fleur de peau le « chant de Skateen », air poignant emprunté au peuple nisga'a qui ouvre le troisième acte. Parmi les nombreux personnages secondaires, relevons Jean-Philippe Fortier-Lazure (George-Étienne Cartier et le père André), Allyson McHardy (la mère de Riel), Bruno Roy (colonel Wolseley), Andrew Haji (Gabriel Dumont). Seule déception, Joanna Burt (sœur de Riel), manifestement dépassée par l'écriture tendue de son rôle. Le chœur s'acquitte bien de sa tâche, même si l'on décèle ici et là un relatif manque d'homogénéité. Sous la direction de Jacques Lacombe, l'Orchestre symphonique de Québec propose une lecture vigoureuse et d'un grand impact dramatique d'une partition fort complexe, qui mélange écriture atonale, chants folkloriques amérindiens et sons électroniques. Œuvre percutante, Louis Riel méritait amplement cette reprise qui permet de comprendre à quel point son propos est toujours actuel.

Louis Bilodeau




Russell Braun (Louis Riel).
Photos : Louise Leblanc.


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