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Ain Anger (Hagen), Ileana Montalbetti (Gutrune), Andreas Schager (Siegfried)
et Martin Gantner (Gunther).

Crépuscule des dieux,
le 05/02/2017 - Toronto, Canadian Opera Company
Louis Bilodeau

 

Après avoir inauguré le Four Seasons Center for the Performing Arts en 2006 avec l'intégralité du Ring, la Canadian Opera Company (COC) a repris depuis 2014-2015 les trois « journées » du cycle, à raison d'un opéra par saison. Maître d'œuvre de ce Ring curieusement privé de son prologue (L'Or du Rhin), le directeur musical Johannes Debus parvient à hisser l'Orchestre de la compagnie au niveau des meilleures phalanges qui se mesurent à l'univers sonore de Wagner. Dans ce Crépuscule des dieux bénéficiant de l'acoustique exceptionnelle du R. Fraser Elliott Hall, le chef parvient à mettre en relief les infinies nuances de la partition, notamment grâce à des bois magnifiques et des cordes on ne peut plus soyeuses. Mis à part quelques légers accrocs, les cuivres sont glorieux, en particulier au début du deuxième acte, où ils ne contribuent pas peu à créer l'atmosphère glauque et envoûtante de la scène entre Alberich et Hagen. Sans jamais épaissir outre mesure la pâte orchestrale, Debus dirige l'œuvre en maintenant une tension dramatique qui ne se relâche jamais. À cet égard, le deuxième acte, où le formidable chœur de la COC joue un rôle de premier plan, atteint à des sommets.

En plus de cette éclatante réussite orchestrale, ce Crépuscule des dieux permet d'entendre une brillante distribution, dominée par le fabuleux Siegfried d'Andreas Schager. Heldentenor dans la pleine acception du terme, le chanteur autrichien se joue des difficultés innombrables du rôle et termine la représentation avec la même fraîcheur vocale qu'au prologue. D'une parfaite homogénéité sur toute la tessiture, sa voix d'une belle clarté est exempte des timbres nasaux si souvent associés aux titulaires de Siegfried et possède une puissance sidérante. Capable également de superbes nuances, il s'avère bouleversant après avoir été frappé à mort, lorsqu'il évoque le souvenir de Brünnhilde. Comment expliquer qu'une interprétation aussi absolue n'ait pas encore été immortalisée au disque ?

L'autre triomphateur de la représentation est Ain Anger, qui campe un Hagen à la forte présence scénique et doté d'une somptueuse voix de basse aux très riches inflexions. Inquiétant, retors, terrifiant, ce Hagen est stupéfiant de vérité et semble inspirer Martin Gantner et Robert Pomakov, eux aussi très convaincants en Gunther et Alberich. Christine Goerke est pour sa part une Brünnhilde au format vocal imposant et d'une endurance à toute épreuve. Follement acclamée par le public, elle incarne certes une héroïne émouvante, mais la maîtrise insuffisante de son instrument suscite cependant de sérieuses réserves : son fort vibrato, une justesse souvent prise en défaut et une voix qui se détimbre entachent son interprétation. La Waltraute de Karen Cargill éprouve globalement les mêmes problèmes, au contraire de la Gutrune au timbre juvénile d'Ileana Montalbetti. De très bons trios de Nornes et de Filles du Rhin complètent la distribution.

Confié à quatre metteurs en scène, ce Ring torontois se déroule dans des décors dessinés par Michael Levine, qui a également monté L'Or du Rhin en 2006. Après Atom Egoyan (La Walkyrie) et François Girard (Siegfried), Tim Albery avait été chargé du Crépuscule des dieux, qui se déroule dans un environnement résolument contemporain. En témoignent l'ameublement simpliste chez les Gibichungen, les ordinateurs de Hagen et d'Alberich, le lit et la table de cuisine de Brünnhilde ainsi que les vestons et cravates des personnages masculins. Waltraute porte une robe qui semble dater de la fin du XIXe siècle, symbole éloquent de son appartenance à un autre monde que celui de sa sœur devenue simple mortelle. Albery est à son meilleur au deuxième acte, lorsque les vassaux font irruption et envahissent une scène surélevée sur laquelle iront ensuite prendre place les deux couples de nouveaux mariés. Mais sa direction d'acteurs affûtée ne peut suppléer à la pauvreté visuelle du tableau final, qu'on aurait souhaité plus spectaculaire. L'immolation de Brünnhilde se déroule parmi des débris d'édifices apportés par les choristes et qui semblent annoncer l'écroulement du Walhalla. Un simple éclairage rougeoyant simule le bûcher et l'embrasement du domaine des dieux, puis Brünnhilde esquisse quelques pas de ronde avec les Filles du Rhin avant de se retirer côté cour. Seul échappe à la banalité de ces images le très beau lever de soleil qui accompagne les dernières mesures. Bien plus qu'une mise en scène relativement décevante, c'est évidemment la très grande qualité de l'exécution musicale que l'on retiendra et l’admirable Siegfried d'Andreas Schager.

Louis Bilodeau

 

A lire : Le Crépuscule des dieux, L’Avant-Scène Opéra n° 230.




Martin Gantner (Gunther), Ain Anger (Hagen), Christine Goerke (Brünnhilde),
Andreas Schager (Siegfried) et Ileana Montalbetti (Gutrune).
Photos : Michael Cooper.


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