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Les Chevaliers de la Table Ronde,
le 17/12/2016 - Paris, Théâtre de l'Athénée
Pierre Flinois


 

Avec Hervé, il y a injustice flagrante de la mémoire collective. Du « père de l’opérette » dont Wagner disait qu’il l’avait « étonné, charmé, subjugué » , du « compositeur toqué » qui eut pour seul vrai rival Offenbach dans un genre qu’il contribua à élever au premier rang, de l’organiste de Saint-Eustache auteur d’une bonne centaine d’œuvres pour la scène (la majorité en un acte, selon les contraintes du genre imposées par un pouvoir sans souplesse, mais sachant, devant la montée d’Offenbach, laisser exploser la règle pour le plus grand bonheur d’un public demandeur et ravi), il ne reste en fait pratiquement rien d’accessible aujourd’hui : quelques rares livres récents, dont celui de Jacques Rouchouse qui l’a « réinventé » en 1994, une discographie aussi pauvre qu’erratique, réduite à quelques airs et à Mam’zelle Nitouche, et une absence généralisée de la scène française. Un oublié, donc, qui à ce titre se devait d’entrer au pensionnat réparateur d’injustice du Palazzetto Bru Zane, pour une fois associé à la compagnie Les Brigands pour remonter Les Chevaliers de la Table Ronde, lesquels n’avaient pourtant pas remporté le succès mérité à leur création, fin 1866, du fait surtout d’un environnement lyrique trop génial pour ne pas attirer le public ailleurs : comment s’imposer en effet face à La Vie parisienne, à Mignon et au Freischütz qui faisaient courir alors tout Paris ? L’œuvre fut reprise et surtout révisée et augmentée en 1872, la version présentée aujourd’hui étant d’ailleurs un mélange des deux moutures, tentant de prendre le meilleur de chacune et surtout le plus fou. C’est qu’il s’agit de convaincre à nouveau que le roi du rire n’est peut-être pas le seul Offenbach, qui ne cédera d’ailleurs pas forcément sa première place dans le goût du public d’aujourd’hui.

De fait, sur le plan musical, on n’est pas prêt d’être convaincu. La production souffre d’abord d’une réduction de l’orchestre à 12 instrumentistes signée Thibault Perrine, dont on connaît pourtant le talent maintes fois prouvé mais dont le travail sonne ici avec bien peu de séduction : trahie peut-être, grinçante souvent, appuyée, la partition paraît manquer de ce chien, de ce racé, de ce déhanché subtil, de ce sourire complice qu’Offenbach savait si bien instiller dans son discours orchestral, alors même que la réputation d’Hervé laisse entendre qu’il était plus original et plus inventif que son rival. Là où ce dernier savait se servir de la tradition opératique, de sa culture même, pour séduire, Hervé semblera moins subtil, moins distingué, moins poète aussi. Sans aller jusqu’à parler « d’inspirations qu’on dirait tirées du ruisseau » (le mot, fort méchant, est de Lucien d’Hura, comparant les deux compositeurs en 1868), une certaine trivialité apparaît, accordée à la volonté de jouer l’excentricité à tout prix. La construction globale laisse ainsi à désirer : de jolis instants, certes, des idées qui fusent, mais du disparate aussi, de la rupture (et pas seulement avec des dialogues bien longs), pour jouer du déraisonnable permanent, loin des chemins qui vous emportent tout un acte.

De fait, Les Brigands et leur chef, Christophe Grapperon, toujours enthousiaste dans sa battue survoltée, si à l’aise dans leur réduction de La Grande-Duchesse de Gerolstein voici trois ans, n’ont pas ici autant convaincu. C’est aussi que la partition vocale est truffée de difficultés qui font quelque peu souffrir les interprètes : qu’ils s’y donnent à fond n’y change rien, quelques aigus sont mis à rude épreuve, quelques techniques de souffle aussi, tant ces airs sont difficiles à chanter. Mais on saluera cependant la Totoche déjantée d’Ingrid Perruche, le duc Rodomont « second couteau » de Damien Bigourdan, le gentil Médor de Manuel Nunez Camelino, le Merlin ahuri d’Arnaud Mazorati, le Sacripant cauteleux d’Antoine Philippot, la virginale Angélique de Lara Neumann et la Mélusine vipérine de Chantal Santon Jeffery : ils nous ont bien fait rire au dépend de l’Arioste.

Car restera surtout la folie, le côté brindezingue qui est, lui, incontestable et s’impose comme l’atout majeur de l’œuvre et du spectacle. La bouffonnerie fonctionne à plein, quitte à être un rien réactualisée dans le livret et dans les codes de la mise en scène : voici un Roland parlant avec l’accent « 9-3 » – c’est irrésistible –, accent qu’il oublie d’ailleurs pour chanter ; voici des allusions claires à la sexualité – c’est drôle ; tout cela enlevé comme il faut par Pierre-André Weitz et Victoria Duhamel, dont la vis comica fait tourner à fond la machine Hervé, déjà bien huilée et renforcée de gags et d’agitation farfelue à souhait. Weitz a de plus donné une belle unité visuelle au spectacle par l’usage d’un noir et blanc en bandes parallèles qui, façon Buren, envahissent le décor à étages, les objets, les costumes, jusqu’aux chaussures Adidas et pantalon de jogging des Chevaliers – mais pas la luisante armure du Chevalier Roland ni la robe de mariée de sa promise.

Créés à Bordeaux voici un an, passés par Rennes, repris à l’Athénée jusqu’au 7 janvier, ces Chevaliers iront aussi faire rire Besançon et Limoges. Ils ne laisseront pas indifférent, tant mieux. Mais on aurait aimé les applaudir à tout rompre comme preuve qu’Hervé mérite un retour impératif. Sur ce plan, ce n’est pas encore totalement gagné.

Pierre Flinois




Photos : Guillaume Bonnaud.


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