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Critiques cd-dvd et livres

STILLES MEER

Hosokawa

 

Susanne Elmark (Claudia), Mihoko Fujimura (Haruko), Bejun Mehta (Stephan), Viktor Rud (Hiroto), Marek Gasztecki (Un pêcheur), Philharmonisches Staatsorchester Hamburg, Vokalsolisten Hamburg, dir. Kent Nagano, mise en scène : Oriza Hirata (Hamburg, Staatsoper, jan. 2016).

DVD Euroarts Unitel 2072998. Présentation et synopsis trilingues (anglais, allemand, japonais). Distr. Warner.

 

Pour Goethe déjà, dans son célèbre poème Meeresstille, le calme total de la mer était signe de désolation et de mort. Traîtreusement calme, cette mer a gagné en toxicité dans le livret - en allemand, sauf exceptions - de Hannah Dügben (qui avait déjà collaboré avec Hosokawa pour son opéra dansé Matsukaze), contaminée pendant la catastrophe de Fukushima.

 

D'un compositeur aussi peu expansif que Toshio Hosokawa, on ne s'attendait certes pas à ce qu'il aborde le sujet comme une tonitruante saga apocalyptique. Il déplore régulièrement l'arrogance des hommes envers une nature qu'ils détruisent en cherchant absolument à la contrôler, et s'est ici concentré sur l'après, et plus particulièrement sur la détresse psychologique des survivants. En demandant à Oriza Hirata d'écrire un texte d'après la pièce de nô Sumidagawa, celle-là même sur laquelle Britten avait fondé son Curlew River, Hosokawa relie son opéra à l'histoire culturelle du Japon, mais aussi à un archétype psycho-dramaturgique, celui de la « femme folle », qui caractérise les pièces nô de quatrième catégorie. Hirata ayant en quelque sorte hybridé Sumidagawa avec la nouvelle Maihime (« La danseuse ») de Mori Ōgai, écrivain de l'ère Meiji, l'archétype se personnalise et intègre une histoire de couple séparé.

 

Le même Oriza Hirata a ici opté pour une mise en scène particulièrement dépouillée et symbolique nous laissant tout le loisir de concentrer notre attention sur les personnages. Un cercle central transparent, surélevé et incliné vers le devant de scène, quadrillé par une structure métallique porteuse et colorée au sol par un revêtement bleu de même circonférence, symbolise à la fois la mer contaminée et la centrale nucléaire. Une passerelle part du cercle et traverse côté cour. Seule Claudia, professeur de danse allemande installée au Japon depuis plusieurs années, l'emprunte. Elle a perdu son mari japonais dans la catastrophe, disparition qu'elle semble avoir acceptée, mais s'est ancrée dans un déni total de la mort de son jeune fils Max. On pourra voir dans cette passerelle une allusion au hashi-gakari, le petit pont qui relie dans le nô les coulisses à la scène, mais dont l'orientation serait ici inversée, ou encore un lien métaphorique reliant le monde des vivants à celui des esprits, faisant de Claudia une sorte de chamane. La soprano danoise Susanne Elmark cultive chez son personnage une intéressante ambiguïté : a-t-on affaire à une femme qui a vraiment perdu la raison, hypothèse pour laquelle plaident certains regards dans le lointain, hallucinés, et certaines envolées dans un aigu dense et tranchant, ou à une personne brisée mais néanmoins consciente de la réalité et cherchant dans le déni - que viennent lui rappeler Stephan, son ex-compagnon et père biologique de Max, ainsi que Haruko, sœur de son défunt mari Takashi - un antidote à sa torture mentale ? Sa voix puissante et chaleureuse, parfois épaissie par une certaine granulosité, renforce cette dimension chamanique que suggère Sumidagawa et que souligne également, alors qu'elle chante justement un air de ce nô - en japonais -, un certain primitivisme amplifié par les percussions et le chœur.

 

La mezzo Mihoko Fujimura, sorte de double inversé du personnage de Claudia puisqu'elle est une Japonaise résidant en Allemagne, chante avec une émotion palpable qui donne à Haruko un très émouvant alliage de profondeur, de dignité et de compassion. Un certain hiératisme se dégage aussi de sa voix ample et posée, qui ferait presque d'elle une figuration de la sagesse bouddhique. On pourra douter du bien-fondé des quelques répliques parlées qui lui ont été confiées, comme aux autres personnages, ainsi que du passage du livret qui lui fait proposer, au début de la scène 4, comme si elle avait eu une révélation, de jouer avec Claudia et Stephan la fin de Sumidagawa, espérant que Claudia se reconnaîtra dans cette femme à la recherche de son fils, lequel lui apparaît un instant et s'évapore alors qu'elle essaie de le prendre dans ses bras. Fort joli musicalement, avec la litanie entonnée par les trois solistes puis le chœur à l'adresse de Bouddha (« Namu Amida Butsu »), ce moment de thérapie familiale apporte à la mise en scène une touche de naïveté dont est exempt tout le reste de l'opéra.

 

Tant par sa justesse scénique que par sa façon de sculpter les phrases en jouant sur les nuances et la coloration du timbre, Bejun Mehta est remarquable. Ses deux plus belles interventions sont chantées a cappella ou très légèrement accompagnées, et l'air où il se confie à Haruko sur les très nombreuses fois où il a imaginé le quotidien de son fils, qu'il connaît à peine, est poignant. Il apparaît que le duo formé par Stephan et Haruko fonctionne, grâce à l'ambiguë complémentarité de timbres contreténor/mezzo, mieux que celui formé avec Claudia, qui procure une certaine acidité acoustique. Rugueux à souhait dans le rôle du pêcheur meurtri, Marek Gasztecki contraste avec l'onctuosité du baryton Viktor Rud, mais on pourra trouver sa basse charpentée un peu trop dramatique pour le rôle, et accessoirement ses contorsions buccales assez peu cinégéniques.

 

Pour son quatrième opéra, Hosokawa confirme son ancrage dans la culture japonaise en même temps que son refus de toute couleur locale musicale. Takemitsu est certes passé par là, et on perçoit son influence indirecte sur un orchestre cependant plus fusionnant, plus impressionniste et beaucoup plus ancré dans une modalité dont les larges aplats engendrent presque par moments une monotonie, au sens visuel du terme, probablement associé au calme mortifère de la mer. Les percussions, assez présentes, soulignent souvent des climax expressifs qui évoquent une colère retenue. La tension dans le statisme, à laquelle même les lignes vocales contribuent par leur sobriété, est très bien restituée par Kent Nagano, que des plans sur la fosse montrent souple et précis, avec l'excellent Orchestre Philharmonique de Hambourg. Le chœur de chambre est somptueux, et si là encore l'écriture chorale de Hosokawa est sobre et majoritairement homorythmique, le chœur « Ist die Nacht ohne Mond », dont la récurrence ponctue l'opéra comme un glas, n'en est que plus marquant. Sans fioritures ni effets de manche, la captation vidéo dirigée par Tiziano Mancini respecte le parti pris d'humilité qui fait de cette production un hommage en forme de requiem aux victimes de la tragédie de Fukushima.

Pierre Rigaudière

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