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RAVEL. PORTRAITS BASQUES

Etienne Rousseau-Plotto

 

Biarritz, Atlantica, 2016, 338 p., 22,90 euros

 

Les dynamiques éditions Atlantica ont décidé de publier cette année 2016 une « seconde édition revue, corrigée et augmentée » de l'ouvrage qu'Étienne Rousseau-Plotto avait fait paraître il y a douze ans déjà, en 2004, sous le même titre et chez le même éditeur, dans la collection « Empreinte » que dirigeait alors Jean-Philippe Ségot. D'emblée, pour le lecteur qui a déjà lu ou feuilleté la première édition - et si le texte lui-même n'a été que très légèrement augmenté -, le livre gagne un peu en largeur, en épaisseur, en poids aussi : outre les pages supplémentaires, le papier est de meilleure qualité, plus grammé et glacé, caractéristiques qui ne concernaient que le fascicule de reproductions iconographiques de l'édition originelle. Les illustrations qu'il contenait sont désormais harmonieusement intégrées dans le flux du texte et gagnent en qualité et en élégance. Certaines cartes postales en noir et blanc du Ciboure et du Saint-Jean-de-Luz de l'époque sont remplacées par des photos récentes en couleur qui permettent, dans l'esprit du lecteur, de relier présent et passé, d'imprégner inconsciemment les lieux de la géographie basque actuelle de cette présence ravélienne, toujours vivante.

 

Comme le titre de l'ouvrage l'affiche clairement, Étienne Rousseau-Plotto choisit donc de focaliser son étude sur les liens plus ou moins explicites qui unissent Ravel à son Pays basque natal au sujet duquel le musicien s'exclame : « Vraiment, mon pays est l'un des plus beaux, le plus beau dirais-je » ! Il ravira donc les admirateurs du compositeur et de sa musique, les curieux en tout genre, mais aussi les amoureux de cette région où le versant occidental des Pyrénées vient doucement mourir dans les eaux vivifiantes de l'Atlantique, Ravel la décrivant lui-même avec ravissement en 1911 : « [...] la mer est bordée d'acacias ! Et ces collines d'un vert doux, du haut en bas desquelles dégringolent les petites boules des chênes taillés à la basque. Et au-dessus de tout cela, les Pyrénées, d'un mauve de féerie. Et puis, il y a la lumière. Ce n'est pas le soleil implacable de l'autre midi. Ici, il est d'un éclat fin. Le peuple s'en ressent ; il est agile, élégant, et sa joie n'est pas vulgaire. Les danses sont légères, d'une volupté sans outrance. La religion elle-même, pourtant très observée, se mêle d'un grain de scepticisme. » Il y a véritablement matière à mener un telle entreprise historique et musicologique : au-delà du caractère presque anecdotique de sa naissance à Ciboure le 7 mars 1875, le musicien a bel et bien entretenu de fortes relations avec le Pays basque, venant tour à tour s'y ressourcer, s'y divertir (à la Réserve de Ciboure ou à la Pergola luzienne) et, surtout, y composer. Car, ainsi que le rappelle à juste titre Rousseau-Plotto, « la plus grande partie des œuvres de Ravel postérieures à 1900 ont été travaillées plus ou moins longuement dans l'environnement du Pays basque. Deux pièces furent presque totalement écrites à Saint-Jean-de-Luz : Surgi de la croupe et du bond, qui est le troisième poème de Mallarmé de 1913, et le Trio pour violon, violoncelle et piano de 1914. Mais il suffirait de reprendre le parcours chronologique des séjours de Ravel pour constater que la plupart de ses créations ont eu une phase cibourienne ou luzienne, comme les Jeux d'eau, le Tombeau de Couperin, la Sonate pour piano et violon, le Boléro... » (p. 310).

 

Une fois ce constat établi, doit-on pour autant considérer que l'œuvre ravélienne est en maints endroits imbibée de cette « âme basque » et qu'elle ne cesse de faire miroiter, en filigrane, ses reflets colorés si caractéristiques ? C'est en tous les cas la thèse que défend l'auteur de ce livre. À tout prix ! Il s'y applique en effet au fil du récit chronologique des épisodes basques de la vie du compositeur et y revient dans son ultime chapitre, rassemblant les idées qu'il avait déjà énoncées antérieurement pour proposer un focus synthétique sur cette question. Si la plupart de ses démonstrations se fondent en grande partie sur une étude que le pianiste et compositeur luzien Michel Sendrez a fait paraître dans le no 8 de la revue Musiker : cuadernos de música - dont certaines propositions sont d'ailleurs fort discutables d'un point de vue musicologique -, d'autres frisent en revanche la mystification tant elles veulent tout faire rentrer, contre vents et marées, dans le cadre finalement très étriqué d'une soi-disant « basquitude » omniprésente qui coulerait naturellement dans les veines de notre compositeur et qui propagerait dans les moindres recoins de son œuvre l'essence même des paysages euskariens. Ainsi en va-t-il par exemple des Jeux d'eau pour piano de 1901 dans lesquels Rousseau-Plotto propose de « retrouver une fluidité et une douceur qui évoquent les éléments aquatiques, composants essentiels du pays, avec l'océan, les rivières, les fontaines (celle de Ciboure est célèbre) et... la pluie. » (p. 312). Le quatrième mouvement du Quatuor à cordes de 1902-1903 lui « rappelle terriblement une partie de pelote, avec les coups de la balle, ou bien, dans un autre registre, une sortie en haute mer... » (p. 312). Dans Oiseaux tristes (deuxième pièce des Miroirs pour piano de 1904-1905), il voit « dans cette déploration absolue quelque chose de la mélancolie souvent présente dans la poésie basque [...] » tandis que, selon lui, Une barque sur l'océan (no 3 des mêmes Miroirs) « peut vraiment évoquer les émotions produites par une sortie en mer sur un petit bateau dans la baie de Saint-Jean-de-Luz, et même la découverte du grand large, une fois les digues dépassées. » (p. 313). Et tout est à l'avenant, de la Pavane pour une infante défunte à l'ultime cycle mélodique de Don Quichotte à Dulcinée, en passant par la Sonatine pour piano, Shéhérazade, Gaspard de la nuit et, plus déroutant encore, Daphnis et Chloé et L'Enfant et les Sortilèges !

 

Le reste de l'ouvrage n'est heureusement pas du même acabit. L'auteur retrace les ramifications de l'arbre généalogique ravélien, se lançant notamment dans une enquête minutieuse sur les racines basques de la mère du compositeur, Marie Delouart (1840-1917), nourrissant son propos de quelques détails originaux : allusion aux « rares éléments conservés de sa correspondance » - sans pour autant que l'on en apprenne davantage -, à sa tante Gachoucha Billac qui resta au service d'Edmond et Annette Gaudin pendant plus de soixante ans - famille Gaudin qui joua un rôle important dans les attaches luziennes de Ravel et dont la fille Jeanne [ou Jane], qui épousa Henri Courteault, devint sa grande amie -, acte de naissance de Maurice, sa lettre inédite du 8 octobre 1910 à Mme Gaudin, etc. Il prend soin de remettre tout ce petit monde en contexte, tout à la fois historique, géographique, sociologique et culturel, replongeant avec bonheur le lecteur dans le Ciboure et le Saint-Jean-de-Luz du tournant des xixe et xxe siècles où les ports de pêche respectifs connaissent progressivement le succès du tourisme balnéaire qui se développe de façon spectaculaire durant les Années folles. On sait encore gré à Étienne Rousseau-Plotto de replacer la figure ravélienne, dès le lendemain de la Grande Guerre (à partir de 1921 puis de 1923) et jusqu'en 1935 (date de son dernier séjour sur le sol natal), dans le tourbillon d'un incroyable réseau artistique où se croisent, entre autres personnalités parmi les compositeurs et les interprètes en villégiature sur la Côte basque, Stravinsky, Vincent d'Indy, Charles Lebout, Ermend Bonnal (qui dirigea d'ailleurs l'école de musique de Bayonne de 1920 à 1942), le père capucin José Antonio Donostia, Marcel Dupré, Gustave Samazeuilh, Marguerite Long, Arthur Rubinstein, Ricardo Viñes, Jacques Thibaud, Joaquín Nin, Raoul Laparra, Feodor Chaliapine, ou encore Serge Prokofiev.

 

Si l'on excepte certaines sources (rares cependant) de première main, Rousseau-Plotto brosse ces « portraits basques » à partir des principaux travaux et biographies bien connus, de longue date, des ravéliens avertis : Vladimir Jankélévitch, Hélène Jourdan-Morhange, René Chalupt et Marcelle Gerar, Marcel Marnat, Arbie Orenstein, Vlado Perlemuter, Roland-Manuel, Manuel Rosenthal, Hans-Heinz Stuckenschmidt, etc., sans oublier les nombreux articles de fond des différents numéros des Cahiers Maurice Ravel fondés en 1985 à l'initiative de la Fondation Maurice Ravel. La synthèse est particulièrement réussie et la mise en perspective ainsi réalisée permet d'apporter un éclairage tout à fait convaincant sur cet atavisme basque qu'on évoque bien souvent à l'endroit de Ravel et qu'on est pourtant bien en mal de définir avec précision. En revanche, tandis que l'historien de formation annonce qu'il souhaite se démarquer du « regard de Narbaïtz [Pierre Narbaïtz, auteur de Maurice Ravel : un orfèvre basque, Bayonne, publié par l'Académie internationale Maurice Ravel, 1975], plutôt basco-hagiographique » (p. 19), il n'hésite pourtant pas, quand cela l'arrange, à s'en remettre à l'une de ses « invention[s] sentimentale[s] » (p. 40) pour appuyer tel ou tel détail de la biographie ravélienne qui va dans le sens de sa propre démonstration et pour laquelle il n'a pu trouver d'autre source plus fiable.

 

Pourquoi encore vouloir s'escrimer à faire écrire et parler couramment l'euskara (la langue basque) à Ravel et en faire un cheval de bataille lorsque les preuves ne sont pas (encore ?) réunies ? Certes, le compositeur use souvent de formules et d'expressions idiomatiques euskariennes au détour de plusieurs de ses missives adressées à des correspondants appartenant, de près ou de loin, au cercle du pays natal, mais de là à faire de lui un parfait bascophone, il y a tout de même un fossé que le biographe n'hésite pourtant pas à franchir. Même si ses intuitions reposent souvent sur un indéniable bon sens, on ne peut pour autant leur accorder une quelconque valeur historique ou scientifique, n'en déplaise à l'auteur qui déplore que le but de la première édition de son ouvrage « ne fut cependant complètement pas atteint, puisque actuellement encore une partie de l'opinion et des spécialistes ne comprennent pas que [Ravel] ne parlait pas du tout le castillan, mais le basque » (p. 11). Encore fallait-il nous en convaincre par des preuves infaillibles. La légende a donc encore de beaux jours devant elle...

 

Voici donc un livre où les données historiques, esthétiques et musicologiques avérées côtoient de nombreuses intuitions, hypothèses personnelles et propositions par trop subjectives, sans compter certaines approximations et inexactitudes. Bien entendu, le lecteur éclairé saura prendre de lui-même la nécessaire distance critique. Mais il ne faudrait pas que l'amateur curieux, non encore versé dans la connaissance intime de l'univers du compositeur, prenne pour argent comptant la totalité des informations glanées au fil de sa lecture - pourtant vivante et fort agréable -, sous peine de le faire pénétrer dans un monde aux frontières légendaires et mystifiées.

Stéphan Etcharry

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