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Critiques cd-dvd et livres

LA LEGENDE DE LA VILLE INSIVIBLE DE KITEGE

Rimski-Korsakov

Vladimir Vaneev (Yuri Vsevolodovich), Maxim Aksenov (Vsevolod Yuryevich), Svetlana Ignatovich (Fevronyia), John Daszak (Grishka Kuterma), Alexey Markov (Fyodor Poyarok), Ante Jerkunica (Bedyay), Vladimir Ognovenko (Burunday), Mayram Sokolova (le Page). Netherlands Philharmonic Orchestra & Chorus, dir. Marc Albrecht, mise en scène : Dmitri Tcherniakov (Amsterdam, février 2012).

DVD Opus Arte OA 1089 D. Distr. DistrArt Musique.

 

Coproduit avec le Liceu de Barcelone (où nous l'avons vu il y a quelques mois, avec une distribution en grande partie identique) et La Scala de Milan, ce spectacle est né à l'Amsterdam Music Theater en 2012 : en voici la captation originelle. Cette Légende... est à la fois le chef-d'œuvre de Rimski-Korsakov (achevé en 1904, créé trois ans plus tard) et un double défi : pour l'interprète du rôle de Fevronia, écrasant de longueur et d'intensité, comme pour le metteur en scène chargé de plonger dans un ouvrage qui croise mysticisme chrétien (on qualifie souvent Kitège de « Parsifal russe »), utopie panthéiste et sauvagerie barbare. Sur ces deux plans, la production ne déçoit pas.

Svetlana Ignatovich traverse les plus de trois heures de l'opéra avec une égalité de chant et un rayonnement sans faille. Son soprano lyrique est souple et délié, plus porté sur la nuance que sur la puissance mais jamais en manque d'une expressivité profonde et sans démonstration. Sa Fevronia coule de source en un chant et une présence au sourire invaincu. Autour d'elle, le plateau est d'une homogène qualité : se démarquent le Vsevolod juvénile mais sans fragilité de Maxim Aksenov, le Yuri très humain de Vladimir Vaneev - manquant un peu d'aura toutefois -, le Fiodor poignant d'Alexey Markov, un Page généreux selon Mayram Sokolova, et le Burunday superbement ambigu de Vladimir Ognovenko. John Daszak est un Grichka Kuterma plus veule que perdu, plus jouisseur que vénéneux : l'interprète est excellent, mais il manque au personnage sa part hallucinée. Les Chœurs de l'Opéra d'Amsterdam font honneur à la partition et à sa mise en place parfois complexe. La direction attentive de Marc Albrecht déploie une fresque orchestrale aux coloris chaleureux, pas complètement aboutis toutefois dans la violence du II ou l'extase du IV. L'arc de la soirée se tend néanmoins, et trouve une harmonieuse courbe qui ne vise pas tant à l'effet qu'à la narration.

Quant à Tcherniakov, Kitège est pour lui un cheval de bataille : il l'avait déjà monté en 2001 au Mariinsky de Saint-Pétersbourg (justement là où l'opéra fut créé en 1907), et a replongé dedans pour cette coproduction, dont il est également le scénographe. Fidèle à lui-même, il nous désarçonne et nous sidère tout à la fois. Il nous désarçonne quand, après avoir joué le jeu d'un premier tableau naturaliste (superbe décor de marais brumeux, animaux poétiquement revisités par des acteurs : La Petite Renarde rusée n'est pas loin !), il nous frustre (et se frustre ?) du miracle tant attendu, pourtant clé de voûte de l'enjeu scénique de l'ouvrage : à la représentation de la disparition de Kitège, Tcherniakov préfère la synecdoque (une salle communale délabrée joue la partie pour le tout et remplace la ville entière) et la métaphore (le peuple se voile la face et s'assied, immobile : ainsi rentré en lui-même, il figure Kitège entrée en invisibilité). Mais il nous sidère aussi - armé d'une direction d'acteurs à l'os - quand il parvient à exprimer l'insoutenable tension existant entre la sauvagerie humaine et l'utopie mystique : les hordes de Tatars déferlent ici avec un réalisme d'autant plus effrayant qu'il reprend les codes de la violence moderne et dans une sadique jubilation ; mais la céleste Kitège, devenue le refuge éternel d'une Fevronia sanctifiée, se voit réduite encore (même plus une salle collective : seulement une petite cabane dans la forêt) et traduite avec une admirable pudeur - une humble cène, partagée dans la joie simple de l'amour fraternel. Ce faisant, Tcherniakov touche à l'essence de Kitège, à l'essentiel de l'humain, et nous touche, tout simplement : « l'essentiel est invisible pour les yeux » - y compris dans Kitège.

Voici une vraie alternative vidéographique à la version Vedernikov / Necrosius (Cagliari 2008, DVD Naxos) ; elle mérite, certes, de bien connaître en amont le livret, mais offre une lecture très marquante de l'ouvrage, scéniquement et musicalement.

Chantal Cazaux

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