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Critiques cd-dvd et livres

AIDA

Verdi

Carlo Colombara (le Roi), Anita Rachvelishvili (Amneris), Kristin Lewis (Aida), Fabio Sartori (Radamès), Matti Salminen (Ramfis), George Gagnidze (Amonasro), Azer Rza-Zada (le Messager), Chiara Osotton (la Grande Prêtresse), Chœurs et Orchestre de La Scala, dir. Zubin Mehta, mise en scène Peter Stein (Milan, 2015).

DVD C major 732208 . Distr. DistrArt Musique.

 

Pas d'Egypte de carton pâte, pas le moindre hiéroglyphe, pas même de contexte réaliste. Peter Stein et son décorateur Ferdinand Wögerbauer installent leur Aida dans l'abstraction : pour le premier tableau, un trapèze d'or limite une haute fente de lumière entre deux parois noires, offrant ainsi ce contraste violent qu'on vit dans tout pays africain noyé de soleil. Pour le temple de Ptah, un cylindre de lumière flottant dans les cintres baigne d'une pénombre bleutée un espace uniformément noir, tandis qu'une porte à gorge égyptienne, réduite à sa pure géométrie, est posée devant un fond d'or pour la scène du triomphe... avec cependant le fauteuil de cérémonie de Toutankhamon pour le Roi. C'est que l'Égypte de la tradition se croise ici dans les costumes, entre longues robes blanches ou dorées, tiares colorées (pas exemptes d'incongruité historique, quand les prêtres portent le casque de guerre bleu des Pharaons et le Roi, une variante de la couronne célèbre de Nefertiti - mais qui en est conscient ?) et, bien sûr, oripeaux classiques pour les vaincus. Le triomphe est misérable, en fait - quelques drapeaux, quelques trompes et trompettes XIXe, une chorégraphie discrète sinon intéressante, des figurants laissés à eux-mêmes. C'est que ces belles images, superbement éclairées par Joachim Barth, servent d'écrin à une direction d'acteurs plus qu'absente et parfois affligeante, quand elle fera suinter des duos (ou de la fin de la scène du Nil, par exemple) une impression de vieux théâtre éculé, surtout si l'on s'attache aux regards des chœurs ou aux gestes du ténor, qui n'a guère, comme vocabulaire scénique, que les bras ballants... On le sait, Peter Stein a depuis longtemps abandonné l'idée d'une théâtralité moderne pour se cantonner à une illustration des didascalies. Résultat effarant de pauvreté.

 

Contraste : Zubin Mehta règne là dessus avec une incontestable élégance, soignant le son avant tout, somptueux en permanence, particulièrement dans les ballets. Il réalise le vrai foyer du spectacle, captivant de bout en bout par la beauté sonore obtenue des forces de La Scala, orchestre comme chœurs.

 

Hélas, la distribution n'est pas du même rang et peine à se mettre à ce diapason de raffinement. Fabio Sartori a certes du timbre (plein, généreux, charnu sinon cultivé), de l'aisance dans l'aigu sinon de la tenue, de la profondeur dans le grave, de la chair dans le médium et de l'ambitus partout, pour compenser cette tenue scénique qui renvoie son Radamès du côté des pires moments de Pavarotti ou de Botha. Kristin Lewis, autrement crédible sur le plan scénique, attachante même, a une voix stable mais de peu de rayonnement, un léger vibrato n'entachant pas l'unité du timbre. Dommage que l'aigu n'offre point ces miracles de sons filés et flottants qu'on est en droit d'attendre. George Gagnidze est comme toujours un monument de non-subtilité mais n'a aucun problème pour dominer Amonasro de toute sa masse sonore. Matti Salmimen est, à 70 ans, un Ramfis en absolu bout de course, et Carlo Colombara est un Roi sonore mais assez mou et traînant. Reste heureusement, parmi cet environnement décevant, l'Amneris d'Anita Rachvelishvili - qu'on aura croisée, depuis, à Paris comme à Orange et qui est ce qu'on peut entendre de mieux comme grand mezzo verdien aujourd'hui. Entre raffinement du chant, moyens exceptionnels, intelligence du propos, sa princesse hausse le spectacle au niveau d'excellence que procure le chef. Magistral, mais trop court pour insuffler une cohérence d'ensemble à la représentation.

 

Au final, une Aida de consommation courante, comme en produisent la plupart des théâtres d'aujourd'hui. Plutôt décevant pour La Scala, et pas mieux que les versions Maazel/Ronconi 1985 et Chailly/Zeffirelli 2006 qui l'ont précédée.

Pierre Flinois

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