Edwin Crossley-Mercer (le comte d'Oberthal). © Vincent Beaume

Premier des trois opéras en version de concert donnés cet été au Festival d’Aix-en-Provence, Le Prophète attire un public différent de celui des représentations scéniques. On le voit, certaines têtes sont familières, on l’entend, les applaudissements ne sont pas les mêmes car pour ce public, l’opéra est une quête de l’émotion que procurent les grandes voix. À cet égard, le choix de Meyerbeer est idéal, car non seulement il faut des grandes voix en nombre, mais aussi un grand orchestre, un grand chœur, et si tout cela est réuni, le plaisir dure quatre heures (entractes compris).
 
Le Prophète raconte l’ascension puis la chute brutale de Jean de Leyde, roi-prophète tyrannique de Münster, tissées avec une histoire d’amour filial. On trouve ainsi tout ce qui fit la fortune du grand opéra : masses chorales et symphoniques, ballet (ici conservé), situations dramatiques spectaculaires (taverne, couronnement, bataille, effondrement…), solistes nombreux, ensembles luxueux et airs virtuoses (d’agilité et/ou de force). Meyerbeer s’y montre à son meilleur, pas de virtuosité gratuite tirant en longueur, pas de lenteurs exaspérantes, uniquement de quoi soutenir l’attention du spectateur, le surprendre et l’émerveiller.
 
Programmer l’ouvrage n’est rien si l’on ne réunit pas la distribution stellaire qui doit la servir et celle de ce soir a rendez-vous avec l’histoire. Commençons par les trois soldats bien solides pour leurs rares interventions (Hugo Santos et David Sánchez) et surtout bien appariés, on distinguera le ténor clair et bien sonnant de Maxime Melnik qui apparaît plus souvent que ses deux collègues. Edwin Crossley-Mercer a toutes les couleurs du comte d’Oberthal et la ligne altière, seulement il pourrait se dispenser d’en faire un peu trop pour camper le méchant (ce qui le conduit à forcer une voix qui n’en a pas besoin). Parmi les anabaptistes, Valerio Contaldo (Jonas), voix lumineuse, distille un phrasé de musique ancienne pour entonner le ad nos sur lequel il entre avec ses compagnons, et Guilhem Worms (Mathisen) taille sa partie dans la meilleure étoffe, voix de velours et phrasé stylé, enfin James Platt (Zacharie) a la noirceur et la profondeur du prêcheur-manipulateur. Mané Galoyan (Berthe) a la voix longue, ses graves sont sonores et l’aigu est léger ou tendu, selon qu’elle vocalise avec style ou qu’elle fait place au drame et à la colère. Si le personnage de Jean est roi-prophète, Elizabeth DeShong (Fidès) est reine-mère grâce à une prestation de grande classe dans un rôle pourtant épineux. Du grave à l’aigu, implorante ou menaçante, déclamant ou vocalisant, la mezzo-soprano américaine passe de l’un à l’autre sans couture tant la voix, le chant et l’énergie consacrée au rôle sont homogènes tout au long de la soirée. Ainsi, le final du IV, qui sollicite régulièrement le si aigu (note la plus haute du rôle), est incroyable de théâtre et de détermination – à tel point que la mezzo est ovationnée avant l’entracte comme à une fin de concert. Et cela n’obère pas l’embrasement du cinquième acte. Enfin, John Osborn donne tout simplement l’impression que le rôle est aisé. On oublie la virtuosité, les aigus, tant il déploie des trésors de raffinement, et quand intervient le drame et la puissance, c’est l’évidence même. Et que de couleurs, voix mixte et voix de tête parfaitement maîtrisées, de la pastorale du II aux couplets bacchiques de la fin, il module son chant avec un naturel confondant.
 
Version de concert ? Certes, mais le décor et la mise en scène sont pourvus par l’orchestre qui n’est rien de moins que le LSO. La virtuosité et l’excellence de la phalange londonienne donnent un lustre grandiose à la partition de Meyerbeer. Ce n’est que justice car l’orchestration y est raffinée et n’est pas faite que de spectaculaire – qu’on pense à l’étagement orchestral qui accompagne le chœur du sacre. Mark Elder conduit sa troupe avec un incontestable sens du récit, dès les premiers pizzicatos de l’introduction, et une attention continue aux chanteurs. S’il agite les finales avec une énergie juvénile, il sait aussi prendre le temps de faire respirer la musique. La banda est assurée par les cuivres de l’orchestre des jeunes de la Méditerranée, qui offre là son meilleur visage. La maîtrise des Bouches-du-Rhône sous la direction de Samuel Coquard intervient pour un délicat moment de suspension divine lors du sacre, et les chœurs de l’Opéra de Lyon assurent solidement leur importante partie.
 
Dans une joie débordante et unanimement partagée, le public salue avec gratitude une réussite totale – heureusement captée par les micros du label LSO live. Après une telle soirée, on pourra encore accepter des tunnels d’insatisfaction lyrique, car au bout la lumière est éblouissante.
 

J.C

A lire : notre édition du Festival d'Aix-en-Provence/L'Avant-Scène Opéra n°334

© Vincent Beaume